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Docteur Jean-Georges Rozoy


Résumé des abréviations utilisées dans les articles : consulter la liste.

1990

L'ALLÉE TORTUE À FÈRE-EN-TARDENOIS (Aisne - France),
Site éponyme du Tardenoisien récent

En hommage à la mémoire de René Parent
Dr J.-G. ROZOY et J.-. SLACHMUYLDER


Historique des recherches

Voilà juste un siècle Edouard Vielle (1890) publiait les trapèzes typiques de Fère-en-Tardenois qu'il avait trouvés "au-dessus du chemin tortu". Ces multiples concentrations de silex (fig, 1) seront redécouvertes en 1952, fouillées et publiées:
- A.T.I: (Hinout 1962 et 1984; Parent 1971j : 82-83).
- A.T.Il: (Parent 1967 et 1971j ; Rozoy 1978 : 625-533).
- A.T.III: largement inédite mais accessible à l'étude (Chevallier 1961; Parent 1971; Hinout 1984).
- A.T.IV: (Rozoy 1978: 534).
- A.T.V-IX et XI-XIII: sondages dans le marais (Vanhoorne, sd; Vanhoorne et Van Dongen 1976).
- A.T.X (a et b): fouille R. Parent et J.-G. Rozoy (Blanchet 1986).
- A.T.XIV: fouille J.-G. Rozoy.
- A.T.XV et A.T.XVI: localisées mais non fouillées.
D'autres concentrations sont identifiées ou pressenties. L'une au moins a été fouillée par des inconnus et manquent celles qui furent détruites ou recouvertes par divers travaux. Donc au total au moins dix concentrations, au matériel très dense, sises côte à côte sur un hectare de bruyères à cinquante mètres des marais du Ru de la Pelle (sphaignes, roseaux, fougère-aigle). Le site se trouve aujourd'hui gravement menacé par le développement d'un parc de loisirs.

Histoire du paysage et de sa population

Figure 1: Topographie des concentrations de silex de l'Allée Tortue.
Leur accumulation suggère l'utilisation d'une disposition naturelle liée à la minéralogie du terrain; c'est l'endroit où le sable est le plus pur, la forêt devait y être plus claire

Le Tardenois doit son nom à ses terres de culture au sol lourd, limon des plateaux dominés par des points hauts couverts de chaos gréseux ou de calcaire de Saint-Ouen. Dans les vallées, sur des versants en pente douce, affleurent les sables de Beauchamp. Le Ru de la Pelle, sous-affluent Nord de la Marne, traverse ici une étroite bande discontinue de sable bartonien (20 km x 1 km) épaisse de plusieurs mètres. Fère-en-Tardenois occupe approximativement son milieu tandis que se trouvent au NE Montbani et au SW Coincy (La Sablonnière, La Chambre des Fées, etc). Plus d'une dizaine d'autres gisements épipaléolithiques ("mésolithiques"), la plupart inédits, sont connus dans la vallée (Parent 1962 et 197I : 108 ; Rozoy 1978 : 462) et bien d'autres sur les sables de la région. La grande bipointe azilienne découverte récemmen: au "Parc aux Boeufs" indique une présence humaine dès l'Alleröd ou le Dryas III dans le même secteur (Blanchet 1986). La discontinuité observée dans la fréquentation au Paléolithique (présence sporadique de silex taillés de facture moustérienne dans le cailloutis de base) fait désormais place à un peuplement permanent de cette zone.

Figure 2: Diagramme pollinique dû à l'amabilité de R. Vanhoorne. La tourbière a cessé de croître pendant le Boréal et la majeure partie de l'Atlantique, d'où le hiatus vers 50 cm, avec de l'armoise, plante de steppe. A 30 cm on est dans la fin de l'Atlantique. La bruyère et les fougères sont fort tardives sur le site.

Vanhoorne et W. Van Dongen (s.d. et 1976; voir aussi fig. 2) reconstituent ainsi l'histoire de la végétation: "Le remblaiement du centre de la vallée a débuté au glaciaire sous des conditions climatiques arctiques. Au dépôt initial de sable humique pendant l'Alleröd a succédé au Dryas récent l'installation d'un bas marais à mousses qui a évolué vers une forêt fangeuse à pins au début du Préboréal. Après un léger recul de la forêt lors du refroidissement de Piottino, des arbres thermophiles se sont introduits pendant la phase terminale du Préboréal, Aucun sédiment n'a été trouvé datant du Boréal et de la plus grande partie de l'Atlantique. A la fin de l'Atlantique la tourbière reprend sa croissance jusqu'au Subboréal." Nadine Planchais (1976) observe la même lacune dans les profils polliniques à Coincy et à Montbani. Le foyer daté, évoqué ci-dessous, correspond à la fin de l'activité de la tourbière, l'industrie par contre à sa reprise. La présence des chasseurs sur les sables voisins demeure donc liée à l'existence du marais.

Environnement et géologie

La conjonction des sables et du marécage à I'Allée Tortue, comme à Coincy et à Montbani, paraît suggérer un attrait pour la pêche ou les gibiers d'eau ou encore pour des lieux proches d'écosystèmes variés. Mais tous les îlots de sable de la région, reposant sur les marnes, confinent à des marécages, ce qui affaiblit l'argument. La recherche est, en effet, beaucoup plus facile dans les sables que dans les sols lourds (20 à 40 fois plus facile : Rozoy 1978 : 565 et 1083). L'Allée Tortue se trouve plus bas située que les gisements du Mont-Pigeon (Parent 1962) ou du Bois de Saponay (Vermeersch et al. 1973), tous deux moins vastes et moins denses. Mais ce n'en est pas le camp de base car plusieurs milliers d'années les séparent de l'A.T. L'intensité de la fréquentation à l'Allée Tortue fait songer aux Hauts de Lutz ou à Sonchamp en France, Bergumermeer aux Pays-Bas, à Weelde en Belgique ou encore Agerôd au Danemark, tous sites plus ou moins contemporains. Elle évoque, sinon une sédentarité, du moins des cycles de déplacements plus limités (Newell 1973; Cauvin 1978).

Les sables soufflés d'origine bartonienne, fins et très purs jusqu'à 85% (entre 150 et 300 microns), sont incultivables et très acides. La limite des sables en place et déplacés est marquée dans toute la région par un lit de plaquettes de "meulière compacte" qui épouse la surface ancienne. Ces plaquettes ne mesurent sur les versants, et donc sur le site, que un à trois cm d'épaisseur mais atteignent jusqu'à trente et cinquante centimètres sur les hauteurs. A 200 m au Nord du site ces sables s'accumulent en de puissantes formations dunaires qui n'ont jusqu'ici livré aucun matériel archéologique. Le gisement de Montbani se trouvait aussi en relation étroite avec des dunes au moins partiellement contemporaines du site à trapèzes. Les sables de recouvrement à l'Allée Tortue atteignent 40 cm à mi-pente, près de 80 cm en bas et témoignent aussi de déplacements du sable après les séjours des archers tardenoisiens. Les coupes du Bois de Saponay et de Montbani indiquent clairement, que cette activité s'est poursuivie sporadiquement pendant tout le post-glaciaire avec des périodes de stabilisation marquées par des podzols (Vermeersch et al. 1973).

Figure 3: Coupes du gisement A.T.X b.
A.: Coupe 54-55 en Z-A-B. B.: Coupe D-E en 51-52. En A, les plaquettes sont dans l'horizon B ("alios") vers 45 cm, en B, à 4m de distance, elles sont dans l'horizon C vers 60 cm. La couche archéologique dans les deux cas coïncide avec les horizons A2 et B (surtout le B humique noir, moins dans le B ferrique couleur rouille).


Figure 4: Plan des concentrations X a, X b, XIV et III.
l : arbres - 2: parties remaniées (fouilles anciennes) - 3: foyers (la plupart postérieurs) - 4: structure noire - 5: limites des parties à plus de 15 outils au m² - 6: limites des parties à plus de 10 outils au m². Les concentrations X a, X b et XIV sont nettement distinctes, pour III et XIV il faudra comparer les compositions, les deux noyaux dans la concentration XIV nécessiteront une analyse typologique comparative dont les résultats prêteront de toutes façons à interprétations diverses.

Le matériel archéologique (fig. 3) est inclus dans un puissant podzol humo-ferrique dont l'horizon B ("alios") développe de profonds "tuyaux d'orgue" qui descendent, par endroits, au-delà du niveau de meulière. Sa profondeur, qui dépend de l'épaisseur du sable soufflé après sa mise en place, est sans lien aucun avec celle de l'industrie qui ne peut toutefois se trouver au-dessous de lui. Par contre, la coïncidence assez constante entre l'horizon A2 du podzol et la couche archéologique fait penser que la croûte calcaire des silex apportés a pu jouer un rôle pour fixer l'horizon B du podzol, et, par la suite, celui-ci dans son ensemble. Aux gisements A.T,I et A.T.IV, situés un peu plus haut, le podzol est tronqué par une érosion ultérieure et la couche archéologique se rencontre vers 12-13 cm. A l'A.T.X, comme à l'A.T.XIV, il y a de 25 à 40 cm de sable au-dessus du Tardenoisien final dispersé sur une vingtaine de cm de hauteur. A l'A.T.X, on a observé, au bord d'un grand foyer, une fente de gel bien antérieure où les plaquettes étaient tombées. La fente était rebouchée bien avant l'établissement du foyer.

Le lessivage intense des sables par les eaux d'infiltration et d'évaporation compromet la fiabilité de tous les procédés de datation. C'est aussi le paradis des lapins et des renards qui, outre le mélange des couches, provoquent des déplacements horizontaux pouvant dépasser 5m en une seule fois. C'est probablement à leur action ou aux prélèvements de sable des verriers que Edouard Vielle, qui n'a pas fouillé, dut la première découverte du site.

Surfaces et densités d'occupation

J. Hinout (1962) indique pour le site A.T.I, partiellement détruit par un unique labour récent, une surface totale de 60 m2, mais avec seulement 10 m2 vraiment denses auxquels il faut, probablement, ajouter 3 à 5 m2 dans le labour. Le reste n'y a fourni qu'une centaine de silex, dont 3 ou 4 outils, au mètre carré. Total des outils: 250. L'A.T.Il, par contre, avec ses 626 outils sur 54 m2, constitue un échantillon taillé dans un gisement beaucoup plus vaste dont A.T.IV forme la continuation. Le tout s'étendait sur au moins 10 m de large et 50 m de long de part et d'autre du chemin où les camions ont tout gravement perturbé, encore manque-t-il la partie détruite par la tranchée. Il s'agit de la coalescence de plusieurs occupations attribuables globalement à une même période, le Tardenoisien final, mais sans grande possibilité de les individualiser et de distinguer ce qui peut correspondre à des différences chronologiques ou ethnographiques. Le total des outils retouchés peut s'estimer pour A.T.Il-IV à 5 000 au moins, avec de fortes inégalités attestant le caractère composite de l'ensemble.

Les sites A.T.III, A.T.X et A.T.XIV, pratiquement jointifs (fig. 4), n'étaient séparés que par des zones moins denses en matériel archéologique ne fournissant qu'un à trois outils et 20 à 60 déchets au mètre carré, contre 10 à 30 outils et plus jusqu'à 50) dans le centre des concentrations. A.T.X, très allongée, comprend au moins deux concentrations, A.T.Xa et A.T.Xb qu'une analyse informatisée tentera de mieux cerner. Les surfaces plus "riches" couvraient de l'ordre de 40 m2 chacune pour A.T.III, A.T.Xa et A.T.XIV, mais une centaine de m2 pour A.T.Xb plus diffuse que nous devrons peut-être subdiviser. Le nombre des outils retouchés s'élève respectivement à quelques centaines pour A.T.III, 650 pour A.T.XIV, 1 360 pour A.T.Xb et environ 1 400 pour A.T.Xa.

Les structures

Des débris de pierres chauffantes par milliers, voire millions, se mêlent intimement aux silex. Ce sont des fragments de meulière compacte de quelques centimètres, éclatés par le feu, la seule dispersion de foyers n'en aurait pas produit autant. Leur volume total pour la concentration X approche le mètre cube. Ils facilitent l'identification de la couche archéologique. Leurs quantités ont été relevées par unité de fouille (quart de mètre carré et couche de 5 cm), mais ne permettent pas jusqu'ici de cerner l'organisation spatiale des campements. Le matériau fut extrait de la couche sous- jacente de plaquettes, qui pouvait affleurer ici ou là, et dans laquelle nous avons déjà constaté des lacunes provenant, à l'évidence, de creusements effectués par les Tardenoisiens.

Plusieurs foyers, nous apparurent dans la concentration X: quatre se situaient dans les niveaux supérieurs et étaient constitués par des accumulations plus ou moins importantes de charbons de bois sans aucune pierre. Trois d'entre eux ont fourni assez de charbon pour être datés par la méthode du C 14. Les dates ainsi obtenues les placent au Néolithique et à l'Age du Bronze:
- Ly-2738 ; 4070 ± 170 BP
- Ly-2739 : 3470 ± 130 BP
- Ly-2740 : 3100 ± 210 BP

Ces foyers témoignent ainsi de passages occasionnels n'ayant laissé, par ailleurs, aucune autre trace à l'exception d'une unique pointe de flèche losangique attribuable au Néolithique final. La plus faible durée écoulée et peut-être un recouvrement rapide expliquent la conservation des charbons tandis que ceux du Tardenoisien ont été lessivés. Nous avons trouvé à plusieurs reprises de la meulière brisée en place par le feu mais sans charbons; elles peuvent provenir de vidanges plutôt que signaler des emplacements de foyers.

Plus ancien était un grand foyer de 1 m2 construit en meulière compacte (fig. 5) et, par hasard, juste au bord d'une ancienne fente de gel rebouchée avec laquelle on l'avait d'abord associé. Nous l'avons moulé. Il était situé un peu plus profondément que le fond de la couche archéologique et les très minimes charbons qu'il avait protégés ont livré une date au Préboréal:
- Ly-3149 : 9120 ± 220 BP
qui est évidemment incompatible avec l'industrie du Tardenoisien final. Il n'est même pas possible de préciser si le foyer construit a protégé des charbons antérieurs ou s'il en est contemporain.

Figure 5: Le foyer construit I-H-49-50 Seule la partie la plus proche est le foyer, où l'on voit des pierres cassées en place par le feu. Au-delà est la fente de gel où étaient tombées des plaquettes .

Plusieurs fosses ont été identifiées. L'une à l'A.T.XIV, de 1 m x 0,60 m, n'était perceptible que par une lacune ovalaire dans le lit de meulière et des rejets sur la couche archéologique. Le fond de cette fosse n'a livré que quelques pièces en grès et lames Montbani. Une simple bioturbation animale aurait beaucoup plus dispersé les plaquettes extraites comme l'observation des terriers nous l'indique. On peut donc conclure à une action humaine, probablement une sépulture mais la dissolution des os en milieu acide nous prive ici d'une démonstration complète. Deux autres fosses à l'A.T.Xa étaient perceptibles parce qu'elles étaient tapissées d'alios et contenaient des silex contrastant ainsi avec le niveau correspondant alentour qui n'en contenait pas (fig.10).

Figure 6: Amas de meulière en J 61-62 dans l'A.T.X a.
C'est un petit amas de moins de 1 m2, pas très dense; on en a dèjà dèmonté plusieurs couches. Les divisions de la mire mesurent 10 cm. A droite, on voit dans une partie déjà fouillée les bosses de l'alios. .

Des amas de meulière non brûlée ont été observés à l'A.T.X et à l'A.T.XIV (fig. 6). Leurs bases se situaient jusqu'à 50 cm sous le sol tardenoisien que leurs sommets dépassaient plus ou moins selon les cas. Rien n'était conservé sous ces amas. Il s'agit peut-être de monuments, analogues à ceux de Téviec et Hoédic, élevés sur des tombes. Là encore la dissolution des ossements ne permet pas d'être affirmatif. Si l'on retient cette interprétation, l'un au moins des amas de meulière, d'après ses dimensions et sa structure, devait recouvrir un adulte en position allongée.

L'industrie en silex

Les silex constituent avec la meulière brûlée la quasi totalité des vestiges. Ils proviennent certainement de la région proche, dans un rayon de quelques kilomètres où les sources de matière première sont riches et nombreuses. Les éclats de décortication et d'avivage abondent et indiquent que l'essentiel du débitage se fit sur le site. On n'a remarqué aucune différence marquante entre les concentrations parmi les qualités employées. Toutefois seule l'analyse détaillée, encore à venir, pourra confirmer ou infirmer des variations mineures que l'on a cru déceler. Il y a plusieurs variétés, sans doute plus d'une douzaine, avec toutefois des teintes de passage de l'une à l'autre. Leur détermination scientifique reste à opérer. Nombreux sont les silex d'eau douce contenant des oogones de Chara. Il s'agit toujours d'un silex d'excellente qualité, récolté en abondance et qu'il n'était nul besoin d'économiser. Une partie notable a subi l'action du feu, presque uniquement les déchets de taille et débris d'outils.

Le débitage, essentiellement laminaire et lamellaire, appartient au style de Montbani (Rozoy 1968) le plus classique. Les éclats furent très peu employés, même ceux assez grands pour être transforrnés en outils sont presque tous demeurés bruts. Par contre, presque toutes les lames et lamelles ont été aménagées, souvent simplement en cassant par flexion leur bout gênant par sa courbure, moins fréquemment par élimination du bulbe.

Les compositions typologiques d'ensemble varient quelque peu d'une concentration à l'autre mais toujours dans les limites de la variabilité connue du Tardenoisien final. Aucune des concentrations de l'Allée Tortue ne peut être attribuée au stade moyen ni-même au stade récent, alors que le site du Parc de l'ancien Château de Fère, 600 m plus au Nord, appartient au stade récent (Rozoy 1978). Dans la plupart des concentrations se rencontrent approximativement un premier tiers des outils pour l'outillage du fonds commun, un second pour les armatures et un demier pour les lames et lamelles Montbani. A l'A.T.Il les lames et lamelles Montbani atteignent la moitié des outils aux dépens des armatures (20%). Là où le tri fut minutieux, on dénombre plus d'éclats retouchés que de grattoirs, presque toujours sur éclats, plus encore de petits outils sur lames et surtout sur lamelles, beaucoup plus de lames à coches et à retouches Montbani. Les armatures sont presque uniquement des trapèzes typiques, principalement des trapèzes rectangles qui ont permis à René Parent de proposer au G.E.E.M. (1969) la typologie des trapèzes. On rencontre également des pièces qui en dérivent: grandes pointes à troncature oblique, grands scalènes taillés dans toute la largeur de la lame, triangles de Fère.

Les armatures du stade moyen ont disparu presque totalement. Il subsiste néanmoins quelques armatures à retouches couvrantes, toutefois absentes de la concentration Xa. Des retouches inverses plates sont visibles sous une bonne part des armatures: à l'A.T.Xb sous un quart des trapèzes et les deux tiers des grands scalènes, ce qui souligne la distinction, probablement fonctionnelle, entre ces deux types. La latéralisation à droite, très dominante, approche les 90%, plus qu'à Montbani, et plus encore pour les armatures à retouches inverses plates. La méthode du microburin est très largement employée, avec, selon les concentrations, 1,5 à 2 fois plus de microburins que d'armatures retrouvées.

Les différences entre concentrations sont plus nettes parmi les armatures que dans l'outillage commun: les pièces longues, plus pointues, l'emportent de loin à l'A.T.Xb (fig. 7) avec plus des trois quarts.
Les trapèzes courts représentent la moitié des armatures à l'A.T.Il. L'A.T.III contiendrait le plus grand nombre de pièces à retouches couvrantes. L'A.T.Il n'en possède pas, ni presque aucun grand scalène (2 sur 107) et seulement de rares retouches inverses plates (9 sur 107). Elles sont bien plus fréquentes à l'AT Xb: sur 513 armatures, 136 possèdent des retouches inverses plates et parmi les 103 scalènes 69 portent ces mêmes retouches. Le tableau est presque analogue à l'A.T.XIV qui a toutefois livré un peu moins de retouches inverses plates.


Figure 7: Outils de la concentration X b, tableau équilibré.
La proportion de lames et lamelles Montbani n'est pas aussi excessive qu'à l'A.T.Il, mais elle paraît plus représentative de l'ensemble. Il y a plus d'éclats retouchés que de grattoirs, plus de trapèzes que de grands scalènes, et ces deux classes d'armatures sont nettement distinctes. Les pointes d'armatures abimées par choc longitudinal confirment le rôle, au moins partiel, de pointes de traits déjà évoqué par les traces d'emmanchement (voir Rozoy 1989).



Figure 8: Armatures denticulées (A.T.X).
n° 6: A.T.X a - les autres: A.T.X b. Sur les n° 7 et 8 la denticulation a été produite par retouche inverse semi-abrupte s'ajoutant à la retouche directe, ce qui rend manifeste la volonté de denticuler. Au n° 4 on a denticulé le bord libre.

L'A.T.Xb a fourni deux armatures à éperon et 26 armatures denticulées, toutes de grands scalènes à l'exception de deux pointes à troncature et de quelques débris non attribuables (fig. 8). Ces pièces denticulées restaient jusqu'ici presque inconnues dans le Tardenoisien (un scalène denticulé à l'A.T.I). Claude Constantin (1985: 38 et fig. 44) signale un scalène denticulé, très comparable, parmi le matériel néolithique d'Aubechies-Coron Maton (Hainaut-Belgique) dont les dimensions sont cependant légèrement supérieures à la moyenne des pièces semblables de l'Allée Tortue. Il y en a très peu, cinq en tout, dans la concentration Xa et deux à l'A.T.XIV. Aucune n'est connue à l'A.T.Il-IV. Il est aujourd'hui impossible de se prononcer sur la nature de ces différences: décalage chronologique ou travaux différents accomplis? Une étude approfondie des corrélations permettra peut-être d'éclairer la question.
Des traces d'emmanchement furent perçues avant la formation de la patine sur une quinzaine d'armatures pendant la fouille de l'A.T.Xb: 10 trapèzes rectangles, longs et courts, ainsi que 5 grands scalènes dont deux denticulés et deux pointes à troncature oblique. Elles se placent toutes à l'opposé de la pointe, suggérant ainsi que les trapèzes pointus, comme les pièces qui en dérivent, étaient bien montés en pointes sur des flèches. Certaines pointes ont manifestement subi un choc violent dont elles portent les traces d'impacts longitudinaux.

Les autres vestiges

Ils sont très modestes: quelques éclats de meulière semblant témoigner de tentatives de débitage dans ce matériau ingrat, quelques éclats et même deux ou trois outils de grès lustré, à peine meilleur, mais aucun des outils prismatiques évoquant le style du Montmorencien ou du Beaugencien, qui paraissent plutôt associés aux stades plus anciens de l'Epipaléolithique. Pas de grès à rainure, ni d'herminette ni d'autre outil massif. L'A.T.XIV a livré une plaquette lissée en grès-psammite originaire sans doute de l'Ardenne, à 90 km. L'A.T.XIV a fourni une perle perforée en grès de 25 mm de diamètre (fig. 10), avec une autre non perforée, très rares exemples de parure dans le Tardenoisien où la dissolution des pièces en coquillage par les sables interdit leur conservation. Enfin l'alios avait conservé de minimes esquilles d'os de quelques millimètres totalement indéterminables.


Figure 9: La perle en grès de la concentration XIV.
Les autres parures, en coquillage, ont été dissoutes.

Chronologie et comparaisons

La percolation nous prive des pollens et des charbons mais la typologie autorise des comparaisons, en particulier avec les stratigraphies de Rouffignac, Montclus, Birsmatten, Roggenburg et Liesbergmühle VI (Rozoy 1978), Bavans (Aimé 1989) et, plus proche, Buthiers (Tarrête 1981). Parmi les gisements datés on peut citer en France Hoédic (Rollando, 1965), en Belgique Weelde-Paardsdrank (plusieurs dates dont une à 6990 + 135 BP: Huyge et Vermeersch 1982), Brecht-Thomas Heyveld, Brecht Moordenaarsven (plusieurs dates dans le 7ème milIénaire BP: Vermeersch 1984; Gendel et Lauwers 1985), Remouchamps-Station Leduc (plusieurs dates dont 6990 ± 90 BP: Gilot 1984; Gob, 1984) ou encore la couche 4 du Trou al'wesse (6650 ± 70 BP: Collin 1989) et aux Pays-Bas Bergumermeer (Newell 1980). Dans toutes les régions citées, c'est à l'extrême fin de l'Epipaléolithique ("Mésolithique") que l'on peut comparer l'Allée Tortue en raison de la disparition presque totale des armatures héritées du stade moyen, de la grande abondance des retouches Montbani et de la présence des retouches inverses plates ainsi que des armatures à éperon. La concentration A.T.Il serait un peu plus jeune que les autres car la proportion de retouches inverses plates y est plus faible et parce qu'elle présente plus d'affinités avec ses voisines qu'avec les sites de Montbani 13 et du Parc de l'Ancien Château de Fère (Rozoy 1978).

Figure 10: Coupe partielle du site X a.
La fosse tapissée d'alios contient des silex qui manquent à ce niveau en dehors de la fosse.

L'Allée Tortue représente ainsi le terme de l'évolution d'une longue tradition typologique régionale dont la stabilité et l'homogénéité, affirmées de longue date par les chercheurs locaux, se trouvent confirmées par l'étude que consacrait récemment P. Gendel (1982) aux armatures.

Les méthodes de sériation manuelle et l'analyse des correspondances suggèrent également une position très tardive dans le Tardenoisien, au sein de la phase finale d'une évolution qui se poursuit dans le Tardenois et tout le Bassin Parisien sans discontinuité majeure depuis le Préboréal. Ces techniques et la fiabilité de leurs résultats reposent sur l'observation de substitutions progressives parmi des variantes stylistiques au sein de catégories fonctionnelles, en particulier, celle des armatures. Le recours à des techniques de simulation permet de restituer les évolutions observées mais la précision de leurs résultats dépend du nombre de datations radiométriques utilisables dans la région. Lorsque l'on dispose de dates C14 fiables on peut obtenir des estimations convenables par interpolation (Slachmuylder 1987 et thèse en préparation).

Aucune relation avec le Néolithique n'apparaît: la dissolution de l'os est ici, certes, gênante mais le site ne livre absolument aucun indice allant dans le sens soit de relations avec les Néolithiques, soit d'une évolution dans cette direction. Aucun élément ne plaide en faveur d'une sédentarité pleinement accomplie. On ne rencontre aucun des outils lithiques nécessaires à la culture ou à l'élevage et l'on sait, par ailleurs, que la déforestation n'intervient pas avant l'installation du Danubien dans la région (les terres cultivables sont pourtant à portée de flèche). On observe, par contre, l'abondance extrême, presque l'exclusivité, des outils de chasse (armatures de flèches) ou nécessaires à sa préparation.

L'analogie relative entre le débitage Montbani et celui de divers groupes néolithiques ultérieurs suggère seulement que la néolithisation s'est opérée ensuite par acculturation et non par substitution de populations. Les analogies typologiques avec le Néolithique le plus ancien de la région, limitées à une partie des armatures, apparaissent des plus minces et leur interprétation (contact, filiation: Newell 1973; Constantin 1985; Cahen 1986 et 1988) mériterait, ici comme en Belgique, un approfondissement. L'hypothèse assimilant le Mésolithique à trapèzes à un Protonéolithique nous semble peu appropriée et difficilement soutenable car elle rencontre de nombreuses objections qui furent déjà soulevées précédemment (Rozoy 1 990).

Les concentrations de l'Allée Tortue peuvent être placées dans la seconde moitié du 5ème millénaire avant notre ère, en chronologie non calibrée, immédiatement avant l'acculturation néolithisante du Bassin parisien et éventuellement en parallèle avec la néolithisation alors en cours dans d'autres secteurs du territoire français. Les gisements témoins d'une transition économique des Tardenoisiens vers l'agriculture ou l'élevage restent à découvrir mais certainement pas sur les sables. Une étude plus approfondie du site de Sébouville-1 (Rozoy 1978: 535-539) pourrait en apporter des éléments.

Bibliographie

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Documentation: J.-G. Rozoy-Charleville. Illustrations: J.-G. et Colette Rozoy. Texte: J.-L. Slachmuylder Université Libre de Bruxelles. Analyses polliniques: R. Vanhoorne, que les auteurs remercient vivement et dont l'intégralité du rapport sera reprise dans la monographie relative à ce site.


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