Haut
  • -10 000
  • -9 000
  • -8 000
  • -7 000
  • -6 000
  • -5 000
  • -4 000
  • -3 000
  • -2 000
  • -1 000
  • 0
  • 1 000
  • 2 000

Docteur Jean-Georges Rozoy


Résumé des abréviations utilisées dans les articles : consulter la liste.

1973

Dr J.G. ROZOY

LES ARMATURES MICROLITHIQUES AU CHALCOLITHIQUE



L'excellent article de Mme J. Roussot-Laroque au Bulletin S.P.F. 1973, n° 7, p. 211-218 établit définitivement, sur des bases semblant irréfutables, l'existence de certaines armatures microlithiques dans certains dépôts d'une certaine civilisation chalcolithique (celle d'Artenac) en Aquitaine. En outre le prétendu « retard culturel » de l'Aquitaine est mis en pièce et montré — ce n'est pas étonnant — comme un défaut de recherche, il faut donc admettre le fait, déjà établi à la Butte aux Pierres (Bellancourt 1966) d'une réapparition, dans certains dépôts, d'armatures microlithiques d'allure épipaléolithique, après un stade néolithique qui n'en use pas. Il s'agit ici d'armatures très évoluées et non de triangles scalènes ou d'autres pièces du stade moyen, ce qui rendrait l'idée d'un contact invraisemblable. En outre, ces objets sont très minoritaires et sans transition évoquée avec le reste des flèches qui, faut-il le rappeler, sont aussi des microlithes (petites pierres).

J. Roussot-Laroque critique toutefois l'interprétation donnée précédemment de ces faits (Rozoy 1971), par un contact avec des groupes épipaléolithiques tardifs. Il lui semble en effet — à juste titre, très probablement — impensable que des isolats de chasseurs aient pu se maintenir deux mille ans, en marge des Néolithiques. Le présent auteur n'avait envisagé que quelques siècles, d'où la comparaison avec les Pygmées actuels en voie de disparition rapide au Congo. J.-Roussot-Laroque recourt donc à l'autre « deus ex machina » classique des préhistoriens en difficulté : cette pratique baroque, étrange, vient du dehors, c'est une importation, elle est une résurgence d'une autre région plus attardée, un tel retard a bien pu se produire « chez les étrangers », pas chez nous, mais ailleurs.

« Les régions méridionales de la France » sont ainsi désignées comme les coupables potentiels pour cette anomalie.

Si le présent auteur doit admettre qu'il s'est, en effet, avec la théorie du retard local, reposé pour l'Aquitaine sur un « oreiller de paresse », masquant « les lacunes considérables de l'information », publiée, il semble que J. Roussot-Laroque puisse être — en toute amitié — l'objet d'une semblable observation. Au Néolithique, l'existence réelle de courants migrateurs ne saurait faire de doute (même s'il s'agit de migrations d'idées plus que de populations) mais, dans l'ensemble, il n'en va pas de même à l'Epipaléolithique, et l'importation des anomalies y apparaît comme un autre mythe courant, masquant les lacunes de nos connaissances.

Quant à penser que le retard a eu lieu chez les voisins, cela ne fait que déplacer le problème. Quand les voisins auront étudié leur Néolithique on se retrouvera au même point.

J. Roussot-Laroque rappelle à très juste titre que « le microlithisme de l'outillage (...) n'est pas strictement lié à une période bien déterminée ou à un stade précis de l'évolution culturelle (...). Des outils très petits, de formes simples » (souligné par moi J.-G. R.) « peuvent apparaître à des époques et dans des groupes culturels assez éloignés les uns des autres et n'entretenant pas de relations directes ». Dans un ouvrage en préparation le signataire de ces lignes apporte en effet bon nombre d'exemples à l'appui de cet utile rappel. Mais il ne peut alors s'agir que de formes simples, ce qui est le cas d'une partie seulement des armatures figurées (avec beaucoup de soin) par J. Roussot-Laroque : pointes courtes à base non retouchée (sa fig. 1, n° 9-10), d'ailleurs de style différent de ceux connus dans diverses industries épipaléolithiques, mais analogues à celles du Martinet (Coulonges 1935, p. 29, nos 23-24) et de Rouffignac 3 (Barrière, sous presse) ; trapèzes banaux (J. Roussot-Laroque 1973, fig. 1, n° 7), microburins.

Le problème est ici constitué par la présence de flèches de Montclus (même fig., n° 1 et 2) et de trapèzes du Martinet (n° 5) qui réunissent tant de caractéristiques de détail — y compris le bordage (parage), et le tranchant oblique, qui n'est pas connu à Montclus, — qu'une réinvention paraît aussi improbable qu'une longue perduration. Ces éléments sont à Montclus (Escalon 1964) comme à Rouffignac (Barrière 1973) datés à 4450 avant J.-C. et à la Fontaine de la Demoiselle, à 2300 A.C ! On pourrait mettre en cause la datation de la couche 2 de Rouffignac, peu épaisse et perturbée par diverses causes, dont le creusement de sépultures, qui remonte des pièces plus anciennes, voire du charbon ; mais les constatations du fouilleur ne paraissent pas permettre une telle interprétation, et les couches sous- ni sus-jacentes ne contiennent pas de flèches de Montclus. En outre, la datation de Montclus ne paraît pas susceptible de contestation car elle est confirmée dans divers sites où la datation est la même : Jean Cros (Guilaine 1967, 1971) par exemple.

Nous sommes donc en présence de ce fait brut, semblant maintenant irréfutable : la présence dans de rares sites du Chalcolithique d'Aquitaine, après deux mille ans de néolithisation, d'un petit nombre d'armatures (moins du dixième des flèches) identiques à celles employées à la fin de l'Epipaléolithique dans la même région. En particulier le trapèze du Martinet et la flèche à tranchant oblique ne sont pas connus ailleurs. Leurs spécifications paraissent trop étroites pour une réinvention (surtout en association).

Deux « oreillers de paresse » ont été invoqués pour nous dispenser de migraines à ce sujet : le prétendu retard culturel de l'Aquitaine, ou une importation rejetant ce même retard sur les voisins (pourquoi par les Auvergnats ?). L'un comme l'autre paraissent inadmissibles. De toute façon en 2000 ans, l'industrie aurait évolué, or ce sont les mêmes types que l'on retrouve associés. L'objection réside maintenant dans les datations hautes (4450) obtenues pour les flèches de Montclus, qui disparaissent ensuite.

On pourrait encore suggérer que les armatures incriminées ont pu venir là par suite du déplorable penchant des chalcolithiques à creuser la terre, voire à la transporter : pour faire le torchis des maisons on prend souvent le matériau à distance, là où il est de bonne qualité et où cela ne gêne pas ; le bétail autorise un tel transport, difficilement décelable si la source n'est pas voisine : avec des bêtes de somme, deux ou cinq cent mètres sont vite franchis.

Bien entendu pour faire le torchis on n'utilise pas la même argile que pour la céramique, une terre moins pure est admissible et même préférable. Il y a aussi d'autres causes de transport de terre (amendements, etc.)...

Une alternative serait d'admettre à deux mille ans d'écart la réinvention du même ensemble d'armatures avec toutes ses caractéristiques de détail et sans innovation technique aucune, ce à quoi il paraît difficile de croire.

Le mieux semble être, provisoirement, la constatation pure et simple de l'anomalie en l'attente d'une documentation plus abondante pouvant la confirmer, l'infirmer ou l'expliciter.

BIBLIOGRAPHIE

BARRIERE Cl. (1973). — Rouffignac. L'archéologie (lre partie). Université de Toulouse. Le Mirail. Travaux de l'Institut d'Art préhistorique XV, pp. 1-160, 14 pl., 52 fig.

BELLANCOURT G. (1966). — Découverte, au voisinage de l'estuaire de la Loire, d'un habitat chasséen superposé à un Néolithique à poteries non décorées. Congrès Préhistorique de France, (Ajaccio) ,pp. 161-168. Paris, S.P.F.

COULONGES L. (1935). — Les gisements préhistoriques de Sauveterre-la-Lémance. Archives I.P.H., n° 14. Paris.

ESCALON-DE-FONTON M. (1964). — Recherches sur la Préhistoire dans le Midi de la France. Le gisement préhistorique de la Baume-de-Montclus (Gard). Cahiers ligures de Préhistoire et d'Archéologie, T. 13, pp. 255-266.

GUILAINE J. (1967). — Recherches de préhistoire récente en Languedoc occidental. Cahiers ligures de Préhistoire et d'Archéologie, 16, pp. 183-190.

GUILAINE J. (1971). — La néolithisation du bassin de l'Aude et des Pyrénées méditerranéennes françaises. In Fundamenta, Reihe A, Band 3 : Die Anfänge des Neolithilcums vom Orient bis Nordeuropa, Teil VI : Frankreich, pp. 100-121, 9 pl. h. t. Bohlau verlag, Köln, Wien (1972).

ROUSSOT-LAROQUE J. (1973). — Les microlithes et la civilisation d'Artenac en Aquitaine. Bull. S.P.F., t. 70, n° 7, pp. 211-218.

ROZOY J.-G. (1971). — Microburins et armatures microlithiques dans le « Néolithique ». Bull. S.P.F., 1971, pp.145-151.


Résumé des abréviations utilisées dans les articles : consulter la liste.

© Jean-Georges Rozoy - Tous droits réservés 2016