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Docteur Jean-Georges Rozoy


Résumé des abréviations utilisées dans les articles : consulter la liste.

2001

Dr J.-G. ROZOY

LES BEAUX SARTS À BOGNY-SUR-MEUSE


Un site mésolithique (très) ancien en Ardenne

Le site des Beaux Sarts a été découvert par notre ami Jean-Pierre Pénisson, géologue et Président de la Société d'Histoire Naturelle des Ardennes, grâce à ses amis de l'Office National des Forêts qui lui ont signalé la présence de galets à 80 m au-dessus du niveau actuel de la Meuse. Il s'agit d'une haute terrasse dûe à un ancien méandre abandonné par le fleuve au quaternaire ancien. Mais il y avait aussi à la surface de la nouvelle piste, après raclage de 20 cm de limon sableux, quelques silex de la qualité bien connue dans la région pour le Mésolithique : celui de l' "argile à silex", vestige résiduel post-sénonien de la craie, venant de Marlemont, y compris une pièce taillée dans un ancien outil paléolithique, confirmant le point d'origine précis. Les sondages montraient sur une surface de 4 ares une densité faible (au plus 38 silex par quart de mètre carré) pouvant correspondre à un ou des camp(s) élémentaire(s) utilisé(s) chacun une seule fois. Nous pouvions donc (ce qui fut confirmé à la fouille) être en mesure de compléter le modèle de Crombé (1 996, 2 000) qui distingue les camps élémentaires des "gros" gisements palimpsestes. La trouvaille de quatre petits nucleus à lamelles et d'une pointe à troncature oblique confirmait le diagnostic et orientait vers l'Ardennien du stade moyen, connu à Marlemont, à la Roche-à-Fépin et à Oizy (Rozoy 1978, Rozoy 1990, 2001), soupçonné à Bouillon, à Roma, aux Dames de Meuse et à Dommery. La menace de destruction lors de l'affouage en 2003 (ornières, raclage au bouteur, déplacement des objets) imposait la fouille. En effet, le sartage ne comporte pas de labours ni d’approfondissement, et les coupes de bois précédentes ne disposaient pas d’engins susceptibles de bouleverser le sol au delà de 20 cm.

La première campagne a eu lieu du 17 au 28 juillet 2 000 avec 15 personnes, (13 bénévoles, un "emploi jeunes" et un Service national), sous notre direction, grâce à l'aide de la municipalité de Bogny, que nous remercions ici. Nous avons tamisé à 4 mm et lavé les refus de tamis à la source voisine (le limon est collant, on ne voit presque rien avant lavage). Nous avons trouvé sur 23 m2, de la surface à 60 cm, un total de 2 016 silex, dont 84 outils : moins d'un outil par unité de fouille (quart de m2), mais la proportion d'outils est de 4,2 % (4,3 % si on intègre les pièces des sondages), soit presque le double du taux habituel avec ces tamis, autour de 2,5 % (Rozoy 1978). Cela tient évidemment à la distance à la source de matériau. Fépin (Rozoy 1990, 2001) avait donné des valeurs analogues. Il y a 15 armatures, soit 18 % (17,1 % en intégrant les sondages), taux banal pour l'Ardennien, confirmant le diagnostic culturel : le Tardenoisien à cette époque tourne vers 50-70 %. Les 9 nucleus, rapportés aux 15 armatures, confirment aussi, car le Tardenoisien tourne vers 2 à 6 nucleus pour 100 armatures. Il n'y a que 2 microburins, la suite des fouilles permettra de préciser.

Voici la composition typologique :

Figures


La surprise vient évidemment de la pointe à dos courbe et de la pointe à soie, trouvées dans le même mètre carré K9 et à la même profondeur, entre 20 et 40 cm, tranche qui fournit la moitié des pièces (la surface a été enrichie en limon par le lavage pluvial des essarts). On sait (Fagnart 1993) que dans le Nord du Bassin parisien l'Ahrensbourgien, connu en Allemagne du Nord, aux Pays-Bas et en Belgique (Remouchamps n'est qu'à 100 km au nord-est des Beaux Sarts) est remplacé au Dryas III par des groupes à pointes à dos (courbe ou plus ou moins rectiligne) comme les pointes de Vénerolles (Hinout 1975, 1992), bien proches des pointes de Tjonger, les pointes Malaurie (Hinout 1985, 1988) qui sont les antécédents des pointes du Tardenois, ou les pointes des Blanchères (Rozoy 1978). Nous avons ici, dans une zone intermédiaire géographiquement et sur un site élémentaire, l'association des deux classes en cause (comme à La Muette, Hinout 1985), mais avec la panoplie classique du Mésolithique ancien-moyen : triangles scalènes, pointes du Tardenois et pointe simple (à troncature oblique, mais ici avec une ébauche de soie. Il nous semble impossible d'interpréter cette association autrement que comme un site à la limite chronologique de l'Ahrensbourgien (ou de ses équivalents régionaux) et du Mésolithique ancien, à la limite aussi, géographiquement, de l'Ahrensbourgien et des cultures non encore dénommées du Dryas III dans le Nord de la France. Le séjour des archers ardenniens se situerait donc vers 8 500-8 000 avant notre ère, en chronologie radiocarbone non calibrée.

Ce site pose aussi un autre problème : celui de la contemporanéité dans la même région, l'Ardenne, au même moment, le stade ancien du Mésolithique, de deux cultures voisines, mais considérées par nous jusqu'ici comme distinctes : l'Ardennien (avec son bas taux d'armatures et son abondance d'éclats retouchés et de nucleus) et le Tardenoisien, trouvé à Roc-la-Tour II (à 5 km des Beaux Sarts, Rozoy 1978), et aussi à l'Ourlaine (Lausberg 1982) avec 50 % d'armatures, un rapport nucleus/armatures très bas et bien peu d'éclats retouchés. Cela réjouira bien entendu les auteurs qui dénient toute existence à l'Ardennien, mais cela n'explique pas pour autant l'existence dans la même région étroite des deux variantes, qui comportent beaucoup d'autres oppositions : ainsi le débitage (style de Fépin opposé au style de Coincy, Walczak 1997, Rozoy 1997, Rozoy et Walczak 2 000), le rapport outils sur lames / outils sur lamelles, qui est aux Beaux Sarts parfaitement ardennien, et même l'abondance des scalènes à petit côté concave. Aussi longtemps qu'on ne nous aura pas expliqué en termes de la vie quotidienne des chasseurs la signification de toutes ces différences qui ne comportent pas d'intermédiaires, pas de continuité, nous devrons bien maintenir l'existence de deux groupes humains apparentés, mais avec des habitudes techniques distinctes. Il serait trop facile, et nous nous y refusons actuellement, de prétendre qu'il y a dans ce site pauvre, qui n'est pas sur un point d'appel (il y a une source, mais elles sont nombreuses), un mélange d'époques, et donc de revenir à l'interprétation précédente, le déplacement de la frontière entre temps, d'ailleurs déjà mise en cause par l'existence de l'Ourlaine, Tardenoisien daté à 9 000 B.P. La suite des fouilles nous fournira sans doute de meilleures informations, bien que du fait du sartage le radiocarbone soit inutilisable. En tout cas la présence des deux pointes de types très anciens nous a paru justifier une publication rapide, sans nous soucier des commentaires ironiques qui ne manqueront sans doute pas.

Bibliographie

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FAGNART J.-P. (1993) - Le Paléolithique supérieur récent et final du Nord de la France dans son cadre paléoclimatique. Thèse de doctorat, Université des Sciences et Technologies de Lille, 30 cm, 2 vol., 567 p.

HINOUT J. (1975) - Pointes de Vénerolles. Bulletin de la Société Préhistorique Française 72, C.R. des séances mensuelles 3, p.70.

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HINOUT J. (1992) - Le gisement épipaléolithique de "La sablière" à Vénerolles (Aisne). Préhistoire et Protohistoire en Champagne-Ardenne 16, p.7-18.

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ROZOY Dr J.-G., WALCZAK J. (2000) - Matériel de chasse et style de débitage. Méso'97, Actes de la table ronde "Épipaléolithique et Mésolithique", Lausanne, in Cahiers d'Archéologie romande n°81, p.29-36.

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LÉGENDES DES ILLUSTRATIONS

Fig. 1. Les Beaux Sarts dans leur cadre chrono-culturel

Gros points : séries à valeur statistique (5 fouillées, 1 ramassée). Petits points : sites dépistés, présumés ardenniens. Marlemont, Dommery, Roche-à-Fépin et Oizy sont attribués au stade moyen de l'Ardennien, Roc-la-Tour II (et L'Ourlaine à 100 km au NE) au stade ancien du Tardenoisien. La découverte des Beaux Sarts plus ancien montre un territoire commun à deux groupes dont les styles de débitage et les taux d'armatures sont nettement différents.

Fig. 2. Les armatures des Beaux Sarts

1 à 9 : triangles scalènes. 10, 11 : pointes à base transversale. 12 : segment de cercle (?). 13 : pointe simple, avec ébauche de soie. 14 : pointe à soie. 15 : fragment de pointe à dos courbe.


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