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Docteur Jean-Georges Rozoy


Résumé des abréviations utilisées dans les articles : consulter la liste.

1989

Dr J.G. ROZOY

LE CONCEPT DE CULTURE POUR L'EPIPALEOLITHIQUE



Les industries peuvent-elles témoigner des groupes humains ?

HISTORIQUE DES CONCEPTS

L'idée que nous nous faisons de l'humanité préhistorique a, tout naturellement, varié depuis un siècle, et l'on peut penser qu'elle s'est rapprochée de la réalité. Le système des trois âges (Tomsen 1857, Worsaae 1843,1854) ne tentait pas même d'aborder la reconnaissance de groupes humains. Les premières classifications propres à l'âge de la pierre (Mortillet 1869, 1872, 1897) étaient conçues par "époques", et si G. de Mortillet (1872) ne les considérait comme valables que pour la France et l'Europe occidentale, ébauchant ainsi déjà l'idée de groupes humains différenciés selon les régions, ses disciples par contre en firent des divisions pratiquement universelles et lui même (1897) considérait le Tardenoisien comme homogène ; on parla donc de Tardenoisien pour l'Inde et l'Australie. On en eût probablement décrit en Amérique si des armatures plus ou moins comparables y eussent été employées.

Il y avait donc confusion, dans une très large mesure, entre l'époque (Paléolithique, Mésolithique, Néolithique) et la culture. Au mieux, les subdivisions des époques étaient elles-mêmes chronologiques : Azilien (ou Tourassien ou encore "époque de transition") puis Tardenoisien, celui-ci longtemps assimilé à un Néolithique ancien. Ainsi les Scandinaves décrivaient-ils comme Azilien (puis Azilien nordique) et comme Campignien (puis Campignien nordique) les groupes culturels que l'on connut ensuite comme "Maglemosien" (au sens large) et Erteböllien. Notons d'ailleurs que leur Maglemosien n'est l'équivalent ni typologique ni chronologique de l'Azilien mais bien du Tardenoisien. Sa désignation première dérivait d'une analyse typologique très insuffisante de l'Azilien.

La notion du Mésolithique en tant qu'une ère distincte (Brown 1888, d'après Carlyle, Reber 1904, Rutot 1905, De Loe 1906, Morgan 1909) constitua donc, même si le mot ne figure pas encore chez tous les auteurs, un progrès important, au moins autant en favorisant la distinction des cultures qu'en soulignant les caractères propres et irréductible de l’ensemble. L. Coulonges (1928, 1931) put ainsi individualiser le Sauveterrien, mais malheureusement il en assimila les couches supérieures (à trapèzes et lames à coches) au Tardenoisien dont il n'avait retenu que ce facies, alors que le Tardenoisien à triangles avait été décrit abondamment et même en premier (Sablonnière de Coincy).

Cette erreur - partagée par tous les préhistoriens français pendant un demi-siècle - traduisit et contribua à prolonger leur manque d'intérêt pour les études ethnographiques et pour l'individualisation des cultures en tant que groupes régionaux. Seule comptait la chronologie, basée d'ailleurs sur un petit nombre de "fossiles directeurs" assez peu précis, et ne prenant pas en compte la totalité de l'industrie.

Dans le même temps, nos collègues d'Europe du Nord isolaient "le" Maglemosien et l'Erteböllien, (et les Espagnols l'Asturien), réduisant ainsi du dehors, et fortement, le domaine présumé du "Tardenoisien", et créant la grande dichotomie Tardenoisien-Maglemosien (Clark 1936-1970) ; celle-ci fut un premier pas vers la reconnaissance des cultures régionales. Elle demeurait toutefois basée sur un petit nombre de fossiles directeurs (hache, tranchet, armatures en général, flèche tranchante) et le désintérêt de J.G.D. Clark (1972) pour la typologie détaillée et pour la statistique, même élémentaire, ne lui permit pas l'isolement des cultures, entrepris en Allemagne par Schwantes et Schwabedissen (1944, 1962) et Schuldt (1961), au Danemark par Mathiassen (1937, 1959) et Decker (1945, 1953) qui utilisaient des fossiles directeurs multiples.

En France, et sur la même base, E.Vignard (1946) et R.Daniel (1954) parlaient de "Tardenoisien du Bassin parisien" car ils avaient perçu ses différences avec le pseudo-Tardenoisien de l'Aquitaine. On parla aussi de "Tardenoisien côtier" réunissant Muge, Téviec et Châteauneuf (Escalon 1957, 1961) : c'était encore un progrès, dans un certain sens, même si la croyance aux migrations s'y mêlait fâcheusement.

Le pas décisif pour venir à la notion moderne de culture fut, en France, franchi essentiellement par M. Escalon de Fonton qui créa le Montadien (1951, 1955) le Castelnovien (1957, 1966) et distingua dans, le Midi plusieurs Sauveterriens différents (1966) qu'il ne restait plus qu'à dénommer (Montclusien, Rozoy 1977). Dans le reste de la France il était alors facile en utilisant des statistiques élémentaires (Rozoy 1977) de distinguer le Téviécien sans microburins ni pointes du Tardenois (etc.), le Beaugencien avec ses pointes à cran basal et les caractères de ses pointes à base transversale (etc.), l'Ardennien par son bastaux d'armatures, par son style de débitage (etc), et diverses autres cultures encore (Retzien, Birsmattien), dont la liste est loin d'être close. L'identification et la délimitation des cultures sont l'une des tâches essentielles du moment.

LE CONCEPT MODERNE DE CULTURE PREHISTORIQUE

Il est nécessaire à ce point de définir le concept de "culture" préhistorique - d'autres diraient : civilisation, mais ce mot suppose l'existence d'un Etat organisé, ce qui n'est certainement pas le cas (et de toutes façons il n'y en a pas la plus petite trace). Le terme "culture" peut être critiqué, le tout est de savoir ce que l'on désigne par là. Pour Childe (1951) c'est "un assemblage de traits associés qui se retrouvent de façon répétée. Ces traits sont surtout des objets matériels, et l'archéologue fixe son attention en priorité sur ceux qui diffèrent de façon discriminative".

Lewis R. Binford (1968) souligne qu'il s'agit de "moyens dont les formes ne sont pas sous contrôle génétique (...) et qui servent à adapter les individus et les groupes dans leur milieu écologique", Ph. Smith (1966 p.30) insiste sur le fait d'"éléments organisés d'une manière cohérente et distinctive" et Hill (1972) sur "un système complexe de comportements". On peut sur ces bases et pour le présent ouvrage, sans prétendre résoudre le problème sémantique accessoire (la culture est—elle l'ensemble des vestiges ou l'ensemble des comportements qui ont entraîné l'existence de ces vestiges ?) utiliser la notion suivante :

CULTURE : Ensemble des traits distinctifs de toutes sortes (qualitatifs et quantitatifs) caractérisant les vestiges de tous ordres laissés par un groupe social cohérent vivant à un moment défini sur un certain territoire dont il exploite les ressources d'une certaine façon. Une culture préhistorique n'englobe pas seulement les caractères des industries du silex et de l'os (du bois éventuellement) etc., mais aussi ceux des plans d'occupation des sites et du territoire, des animaux chassés ou élevés, des plantes utilisées ou cultivées; des sépultures, des manifestations idéologiques de l'art, et de façon générale tout indice pouvant montrer comment le groupe social utilise et perçoit la nature ambiante ainsi que les relations de ses membres entre eux ou avec d'autres groupes.

Nos connaissances des cultures préhistoriques sont très incomplètes, les vêtements, le cuir, le bois manquent presque totalement. La reconstitution des activités économiques est souvent très aléatoire, et à plus forte raison celles de l'organisation sociale et des croyances.

Dans quelle mesure et à quelles conditions ces éléments retrouvés nous permettent-ils d'inférer l'existence d'un groupe humain qui en a été le support ? Il est clair qu'en ce qui concerne les derniers chasseurs il ne saurait être question de commerce proprement dit ni de diffusion des objets ouvrés : contrairement à une hache de bronze ou même peut-être un "poignard" chalcolithique, une série d'armatures microlithiques, vite fabriquée, vite employée (et vite perdue) reste dans le terrain parcouru habituellement par ses fabricants. Les outils de silex paraissent avoir été perdus ou abandonnés au lieu de leur utilisation. Il s'en déduit deux conséquences :

   1. Un lieu où sont trouvés ces objets dans un rayon étroit (de l'ordre de 5 à 25 m pour les gisements de plein air) doit être considéré non seulement comme atelier de taille mais aussi comme lieu d'utilisation des outils et donc comme lieu où ont vécu les hommes et les femmes préhistoriques qui les ont fabriqués et employés. L'existence d'abris en ces lieux est hautement probable dans nos climats, même s'il n'en reste rien. Par contre il est extrêmement hasardeux de dire que tel campement a été utilisé trois jours, trois semaines ou trois mois, car nous ignorons totalement à quelle cadence nos ancêtres perdaient ou jetaient leurs outils. De plus, deux mois d'utilisation peuvent avoir été 60 jours à la suite ou tout aussi bien une semaine tous les deux ans pendant vingt ans.

   2. Une zone où l'on trouve en divers lieux la même association d'outils (et de techniques et autres caractéristiques, y compris art etc.) peut légitimement être considérée comme la zone de parcours d'un groupe humain déterminé ayant sa cohésion interne, ses traditions, son style de travail (en grande partie non conscient), etc. Ses limites géographiques peuvent être connaissables mais le plus souvent cette connaissance n'est pas encore atteinte par insuffisance de trouvailles, et souvent ne pourra l'être par insuffisance de conservation des vestiges.

CULTURES ET INDUSTRIES

Le problème est donc de savoir quelle garantie nous pouvons trouver d'identifier effectivement un tel groupe, d'en tracer les limites géographiques et chronologiques sans trop de risques de le confondre avec ses voisins ou au contraire de subdiviser artificiellement un groupe réel en plusieurs unités illusoires n'ayant d'existence que dans la conscience du classificateur ?

En particulier on a souvent attribué à des faciès ethnographiques les différences observées dans la composition typologique des industries.

Ainsi Clark (1972) considère-t-il les sites de hauteurs des Pennines (à 1 200-1 400 pieds au dessus du niveau de la mer, soit 380-420 m) comme des camps d'été, étant pour lui évident qu'on ne peut vivre en hiver à pareille altitude (!), et Star Carr ou des sites analogues étant les camps d'hiver correspondants. Coles et Higgs (1969) trouvent qu'une distribution des groupes entre hautes et basses terres serait une méthode peu avantageuse d'exploitation du territoire. Il en découle pour eux la conception d'une occupation saisonnière, les collines étant vides en hiver. Pareille interprétation pourrait être avancée pour l'Ardenne et le Bassin parisien, pour les Causses et le Sauveterrien. Mais la question est d'abord de savoir si les faits permettent de la retenir. On remarquera d'ailleurs que dans un cas il y a plus d'armatures en plaine (Tardenoisien), dans l'autre au contraire la manie des armatures se manifeste sur le plateau (Causses : Les Fieux etc.). C'est un premier argument contre l'interprétation de ces différences en termes de travaux spécialisés. Il en est d’autres. En tout premier lieu intervient l'existence de types (lithiques ou autres) propres à une région. Ainsi les Cleveland Hills ont-elles fourni une remarquable collection de séries de lamelles à bord abattu, trouvées groupées isolément et parfois alignées (Jacobi 1976, Rozoy 1977 fig.165). De telles trouvailles ne sont pas connues ailleurs. Ces groupes d'objets semblables proviennent évidemment d'un type d'outil (probablement à tranchant complexe) qui a été propre à cette région. Même si c'était un outil d'été, il attesterait la particularité des gens vivant en été dans cette zone, par rapport à ceux des collines plus au Nord ou au Sud. De même en Ardenne les pointes à base transversale sont de types un peu différents de ceux du Tardenois. Si c'était la même population venant saisonnièrement peut-être n'utiliserait-elle pas de pointes du Tardenois en été (ou en hiver, etc.) mais certainement ne changerait-elle pas de style pour les faire. On trouve la même opposition entre la culture de Belloy sur Somme et le Tardenoisien récent etc.

Le style de débitage est un argument plus solide encore. Celui de l'Ardennien est une variante épaisse du style de Coincy, et ses particularités qualitatives et quantitatives commencent seulement à être détaillées (Gob 1975, 1976). Le style, c'est l'homme. L'homme ardennien est donc différent de l'homme tardenoisien. Et le Caussenard qui fait des triangles de Montclus (Les Salzets) est différent du Sauveterrien avec ses scalènes courts. Il va de soi que les sites calcaires, où l'os est conservé, peuvent apporter des arguments considérables pour la délimitation des cultures. Ils ne sont toutefois pas indispensables. Comme le montrent les exemples ci-dessus, et il en est d'autres, nombreux. L'industrie du silex (seule conservée dans de nombreux cas) peut parfaitement suffire à caractériser la présence de cultures épipaléolithiques ... à condition bien entendu d'une analyse suffisamment détaillée. La taille du silex donne lieu en effet à quantité de tours de main et de particularités de détail que ne paraissent pas même soupçonner les protohistoriens polarisés sur la poterie (y compris la plupart des néolithiciens et de nos collègues anglo-saxons y formés à l'école du Néolithique).

Tant que l'on en reste en fait de typologie lithique à des notions aussi grossières (et aussi fausses) que celle de "microlithes géométriques" il est évidemment plus prudent de ne parler due d’" industries", et R. Tringham (1971) a bien raison, sur une telle base, de se refuser à distinguer des cultures épipaléolithiques dans le S.E. de l'Europe, et de critiquer le soi-disant "complexe tardenoisien" des Balkans à la Bretagne et de l'Espagne à la Pologne, ainsi que les délires migratoires. Une telle base correspondrait pour la céramique à se limiter à : vases à fond rond, vases à fond plat. On ne pourrait alors distinguer que le "Robenhausien" dans toute l'Europe occidentale : c'était là la situation vers 1900. Il semble que certains de nos collègues néolithiciens, occupés à perfectionner la typologie des céramiques, en soient restés pour les silex à la "Belle époque".

Au point où en est maintenant la typologie lithique pour l'âge des archers, le diagnostic des cultures tout comme celui de la chronologie se fonde sur un si grand nombre de caractères corrélatifs qu'il apparaît comme très sûr. La difficulté est parfois de distinguer les époques au sein d'une même culture mais non pas las cultures entre elles si du moins comme le signale Petersen (1973) on ne tient pas pour géographiques des différences parfois chronologiques. Les cultures "sont distinguées en premier lieu par la stabilité de leurs lots d'outils" (Petersen 1973) et il n'apparaît guère de faciès spécialises crédibles.

L'existence de faciès ethnographiques est certes bien établie, ainsi les variations numériques des lamelles à bord abattu dans le Tardenoisien (fig.186) ne sont-elles corrélatives à nulle autre variation (chronologique ou géographique en particulier) et doit-on les tenir pour l'effet d'un travail spécialisé. Mais nous ignorons lequel, et ni cette variation ni d'autres n'apparaissent en rapport avec une cause perceptible et notamment pas l'environnement. A tout le moins peut-on renverser la proposition et dire que les prétendus faciès ethnographiques (spécialisation et saisonnalité du travail) manquent de base et ne pourraient être retenus que si l'on en apportait une.

Bien au contraire les faits nous montrent de fortes analogies des industries dans des conditions d'environnement différentes : ainsi St Laurent Médoc, sur sables en plein air, et Rouffignac 5a, en grotte calcaire, livrent-ils la même industrie dans les mêmes proportions, comme d'autre part Geldrop II1-2 (sables) et Remouchamps (grotte), à la seule différence des grattoirs, plus abondants dans les deux stations sur sables ; mais leur absence quasi-totale dans le Tardenois (sur sables également) ne permet pas de postuler un lien entre le milieu sableux et les grattoirs nombreux, et il parait à nouveau s'agir d'un gradient géographique dont il est d'autres indices, ainsi celui de l'usage du microburin qui décroit de Beaugency à Lommel à travers quatre ou cinq cultures différentes (Rozoy 1977 pl.100).

LE CONTENU DES CULTURES

Les cultures épipaléolithiques nous apparaissent ainsi comme les témoins de groupes sociaux présentant une certaine unité. Cette unité est suffisante pour que l'on puisse discerner les frontières des groupes, mais ceux-ci admettent des influences très nettes des cultures voisines dont ils ne sont aucunement coupés.

Chaque culture occupe un espace défini, assez stable au cours des millénaires, d'un diamètre variant entre 80 et 300 Km, et peut comprendre 30 à 300 groupes élémentaires de 10 à 20 personnes, soit 500 à 5 000 individus par culture.

Quels rapports ont pu exister entre ces groupes au sein d'une culture ? Il est certain, qu'ils ont été constants et intenses ; sans quoi la culture n'aurait pas conservé son unité. Il est certain aussi qu'ils ont été préférentiels : ainsi les Ardenniens de Mariemont avaient certainement plus de rapports avec l'Ardenne qu'avec les Tardenoisiens voisins du Bassin parisien (voir fig. 1 les situations géographiques), sans quoi tôt ou tard leurs façons de tailler les outils, leurs taux d'armature (donc le mode de chasse lui-même), etc. se seraient rapprochés de ceux du Tardenoisien. Nous ignorons évidemment le détail de ces relations ; mais il est clair qu'il s'agit de fréquentation assidue. Qui dit petits groupes de 10 à 20 personnes ne dit pas nécessairement groupes fixés, intangibles. Tous les primitifs actuels montrent un flux permanent de groupe à groupe (Turnbull 1968) avec des variations quotidiennes importantes dans les effectifs et la composition.des groupes. Les membres d'un groupe passent à peu près un tiers de leur temps à recevoir des visiteurs, un tiers à aller en visite chez les autres, et seulement le troisième tiers entre eux (Lee 1968). Il est hautement vraisemblable qu'il en ait été de même à l'Epipaléolithique.

Ces échanges continuels de personnes devaient mener tout naturellement à des mariages exogamiques (du point de vue du groupe élémentaire) et probablement endogamiques (du point de vue de la culture). Qu'il y ait eu, comme chez les primitifs actuels, échange de femmes (Turnbull 1961) pour maintenir les effectifs des groupes, ou tout autre procédé : dot etc., est vraisemblable, mais nous n'en saurons jamais rien. La seule chose à peu près certaine est le mariage hors du groupe étroit, pour la simple raison des effectifs insuffisants n'offrant aucun choix dans le groupe ; d'ailleurs il n'y a pas de cohésion technique prolongée vraisemblable entre gens qui excluraient des intermariages. Or les cultures se sont maintenues plusieurs milliers d'années, chacune évoluant. L'exogamie des groupes élémentaires et l'endogamie au sein de la culture sont donc pratiquement certaines.

De quelle nature pouvait être la force de cohésion de chaque culture ? Qu'est-ce qui rassemblait les Tardenoisiens sur 250 Km, les différenciant des Ardenniens d'un côté, des Beaugenciens d'un autre (et d'autres encore, par exemple ceux de Belloy au N.0., etc.). Il est bien difficile de le supputer. Mais on peut, outre les relations matrimoniales presque certaines, postuler diverses conséquences des relations suivies d'un côté, beaucoup plus lâches de l'autre, qui sont prouvées par les assemblages lithiques.

Une telle situation ne peut manquer d'engendrer à la longue des particularismes du langage : le langage, comme toute la vie sociale, évolue, et ceux qui se rencontrent beaucoup évoluent en commun, tandis que le voisin rarement vu partage son évolution avec d'autres, que l'on ne connaît pas. Il serait étonnant aussi que les techniques de chasse aient été très différentes au sein d'une même culture, bien que l'on aie l'exemple des Ba Mbutis chassant les uns surtout à l'arc, les autres surtout au filet, en groupes très différents par leur nombre, et se considérant toujours comme partie du même ensemble (Turnbull 1961). Sous cet angle nos "cultures", actuellement définies à partir des outillages, et surtout des silex, rendent improbable une telle situation : ce qui serait bien possible serait que deux "cultures" voisines et peu dissemblables par exemples les Sauveterriens et les Caussenards, se soient, à l'époque, considérés comme un seul peuple. Mais la forte cohésion géographique des particularités rend cela peu probable. Enfin, il parait exclu que de fortes différences idéologiques aient pu exister au sein d'une culture. Quel exemple a-t-on en effet jusqu'ici d'une tolérance suffisante entre gens de croyances différentes, pour conserver des hérétiques au sein du groupe ? Il est vrai qu'à l'époque les choses étaient moins fixées, moins rigides, moins élaborées, mais quand même ! ...

Birdsell (1958) note que les barrières culturelles intertribales ramènent en Australie à 14% le nombre de mariages intertribaux que l'on aurait pu prévoir à 52% en fonction des proximités géographiques (pour des tribus à 10 bandes chacune environ). Ceci donne la mesure de l'impact proprement culturel ... qui nous demeure inaccessible.

Chaque culture épipaléolithique, au sens où le présent auteur les a définies, nous apparait donc comme l'expression matérielle subsistante d'une communauté endogame de multiples groupes élémentaires exogames partageant le même territoire et entretenant des relations amicales suivies, avec très probablement communauté de mode de chasse de dialecte et d'idologie.

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LÉGENDES DES ILLUSTRATIONS

Fig.1 - Histogrammes cumulatifs du Tardenoisien

Le groupement et la constance de toutes ces caractéristiques dans deux régions voisines exclut toute idée de lieux de travail spécialisés et impose la notion de deux groupes humains. La seule alternative serait une occupation saisonnière alternante, qui est exclue en raison des styles et de la présence de types particuliers à chaque région.

Fig.2 - Ardennien - Histogrammes cumulatifs

La composition globale est remarquablement stable, bien différente de celle du Tardenoisien (fig 1) : il y a beaucoup plus d'outils sur éclats, notamment éclats retouchés, et beaucoup moins d'armatures. La place des lamelles à bord abattu parait plus constante, c'est peut-être l'effet du petit nombre de stations. Les outils sur lames dépassent souvent les outils sur lamelles de la 6ème classe. Le changement n'est en somme perceptible que par la composition qualititative des armatures.

Graphiques : il s'agit de quatre sites du stade récent, Lorges est Beaugencien, Montbani du Tardenoisien-Nord, Larchant du Tardenoisien-Sud, Belloy d'une culture encore non dénommée. Les croisements et oppositions des graphiques montrent qu'il s'agit de quatre cultures distinctes (pour Larchant et Belloy les armatures à retouche inverse plate, n°105 , sont de types différents, pointes à Larchant, scalènes à Belloy).

Marlemont - Tableau équilibré

Le débitage plus épais, le style des armatures, l'abondance des outils communs différencient l'Ardennien du Tardenoisien.

Carte

Le trait continu est la limite géologique du massif primaire ardennais, les traits interrompus sont les limites séparant le Tardenoisien proprement dit des cultures voisines. Au stade récent il y a en outre subdivision du Tardenoisien en deux ensembles, Nord et Sud. Marlemont appartient à l'Ardennien et Roc La Tour (RLT) au Tardenoisien (variation légère de la limite dans le temps).

Tableau

Les flèches verticales indiquent les filiations établies par la typologie, les flèches en pointillé, des filiations possibles mais non établies. Les dates sont celles du C.14. Les traits interrompus horizontaux indiquent des limites de stades interculturels.


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