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Docteur Jean-Georges Rozoy


Résumé des abréviations utilisées dans les articles : consulter la liste.

1975

Dr J.G. ROZOY

NOTE BIBLIOGRAPHIQUE



R. TRINGHAM, G. COOPER, G. ODELL, B. VOYTEK, A. WHITMAN (Harvard University). — Expérimentation in the formation of edge damage. A new approach to lithic analysis (Expérimentation sur la formation des dommages des bords. Une nouvelle approche de l'analyse lithique). Journal of Field Archaeology, vol. 1, 1974, pp. 171-196.

Malgré des précédents aussi anciens que 1872 (J. Evans) et des exemples isolés comme celui des lames de faucilles, l'étude systématique des traces d'usure des outils préhistoriques (au sens large, y compris les éclats et lames) n'a pris un développement important que depuis la parution anglaise, il y a onze ans, du livre de Semenov : « Prehistoric Technology ». L'étude dirigée par Miss Tringham prend d'emblée une place importante dans ce domaine. Les auteurs de l'article estiment, au-delà des querelles entre fonctionnalistes et morphologistes, que « l'information obtenue par l'analyse de la micro-usure ajoute la dimension essentielle de comment et sur quelle partie de son périmètre un silex taillé était utilisé à l'information déjà surabondante dérivée de la macromorphologie » mais précisent dès l'abord que « si l'étude de la micro-usure doit se développer comme une partie intégrante de l'analyse lithique, sa base théorique devra être beaucoup plus solide et plus explicitement énoncée qu'elle ne l'a été jusqu'ici » et que « l'autre tâche importante et immédiate des études de micro-usure » (doit être) « un programme pour tester rigoureusement, systématiquement et sur une large échelle la formation des dommages infligés du bord des outils de pierre comme résultat de leur emploi ».

D'autres études du premier auteur (assistant-professeur au Département d'Anthropologie, Harvard, U.S.A.), en particulier dans « Lithic Analysis in Archaeology », publié par E. Wilmsen (Académie Press, New York), traitant des bases théoriques, l'article ici analysé rend compte des premiers résultats du large programme d'expériences déjà effectuées à Londres, puis à Harvard, sous la direction de Ruth Tringham : actions longitudinales (couper, scier), transversales (racler, raser, raboter) et circulaires (forer) sur des matériaux durs (corne de cerf, os), moyens (bois divers) ou mous (peau, viande, poisson). Le matériau expérimenté est le silex translucide (flint), principalement de la craie, les éclats en ont été détachés sans souci de style ou de signification culturelle, le but de l'expérience étant seulement d'étudier les dommages des bords en fonction de l'angle de ce bord et des conditions ci-dessus.

Les auteurs ont constaté que les signes d' « abrasion », en particulier les striations et le poli, se forment très lentement, même avec adjonction de terre ou d'autres abrasifs, et que leur étude (sur laquelle Semenov a beaucoup insisté) demande de forts grossissements (plus de 100 fois) et une préparation de la surface étudiée. Ces signes sont donc « hautement impraticables pour l'examen de la micro-usure d'ensembles complets comptant beaucoup de pièces lithiques où la rapidité, la facilité de l'identification et souvent un équipement réduit sont essentiels ».

Pour ces raisons, l'effort a donc été porté sur la formation de micro-éclatements ou ébréchures, que Semenov n'avait pas beaucoup étudiés à cause de la difficulté de distinguer ces cicatrices (« scars ») de la retouche intentionnelle. Chaque expérience a porté sur 1 000 coups, avec examen et microphotographies à 50, 150, 300, 500, 750 et 1 000. L'examen fut au microscope stéréoscopique le plus souvent à 40-00 fois (et jusqu'à 100) et les microphotos le plus souvent à 10-40 fois.

Les résultats furent en premier que les traces laissées par l'usage sont identiques à celles de la taille, mais à échelle miniaturisée. Il est possible de distinguer d'une part le mode d'action, de l'autre le matériau ouvré. « Le mode d'action est indiqué par la distribution des cicatrices de micro-éclats sur les deux surfaces de l'éclat et le long du bord de l'éclat (...). La nature du matériau travaillé est indiquée par les caractéristiques morphologiques des cicatrices de micro-éclats. »

Les auteurs fournissent sur ces deux points fondamentaux de brèves explications assorties de 27 excellentes photographies (agrandies de 10 à 30 fois). Bien qu'il s'agisse dans cet article d'un exposé général, et non d'un traité complet, le lecteur français moyen doit avouer qu'il est gêné à la fois par la brièveté des explications (qui ne sont pas assorties de schémas concernant la forme des enlèvements de micro-éclats) et par des problèmes de traduction, que précisément de tels schémas auraient très fortement atténués. La très haute qualité du travail présenté laisse espérer que ces petits manques seront promptement comblés, et l'on peut également souhaiter la proche parution en français d'une étude didactique à ce sujet.

Après avoir brièvement discuté les produits de concassage et de piétinement (qui apparaissent très différents), les auteurs discutent brièvement sur une base logique un point qui n'a pas encore été expérimenté, la succession d'usages divers sur un même bord (l'usage le plus « dur » ayant tendance à effacer les précédents), et concluent que l'étude des traces d'usure peut « ajouter une autre dimension à l'analyse lithique en permettant l'identification assurée de l'usage et la compréhension plus complète des variations macro-morphologiques. Elle conduit à des considérations plus positives des questions au-delà du simple fait que la forme a changé : questions de pourquoi et comment la forme des outils de pierre a changé, questions tournant autour du processus de changement culturel ».

On ne peut qu'approuver ce point de vue qui ne prétend pas, comme c'est trop souvent le cas, remplacer l'analyse morphologique macroscopique, mais la compléter. Il serait en effet regrettable de la part de nos collègues anglo-saxons de négliger l'analyse macro-morphologique, qui est et demeure irremplaçable dans la classification spatiale et chronologique, et, quoi qu'en dise R. Tringham, cette analyse n'est nullement « overworked », témoin la difficulté qu'elle a elle-même (TRINGHAM R., 1971 : Hunters, fishers and farmers of Eastern Europe, 6000-3000 B.C. London, Hutchinson Univ. Library, 240 p.) à distinguer les aires culturelles dans l'Epipaléolithique du Sud-Est de l'Europe, faute précisément d'une analyse morphologique suffisante, puisqu'elle est encore confinée au concept global et faux de « microlithes géométriques ». Mais, de notre côté, nous aurions tort aussi de négliger les traces d'usure comme tout autre élément de reconstitution ethnographique. Il ne manque d'ailleurs pas de chercheurs français au travail sur ces sujets. Nul doute qu'ils seront, comme tous les préhistoriens, fort concernés par cette expérimentation méthodique dont le caractère fondamental est évident.


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