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Docteur Jean-Georges Rozoy


Résumé des abréviations utilisées dans les articles : consulter la liste.

1968

Dr J.-G. ROZOY

LA DATATION DE LA "CHAMBRE DES FEES" ET SON ATTRIBUTION RELATIVE



Mois après mois, M. Hinout et Mme Sauvage renouvellent leur crainte que le gisement de la "Chambre des Fées" soit mal interprété, et affirment que je leur attribue des « erreurs énormes » qu'ils n'ont « jamais écrites ». Je ne ferai pas de leur publication une exégèse complète, leur insistance m'oblige cependant à rappeler avec des citations de leurs propres textes qu'ils ont bel et bien décrit une « poussée du coudrier à la base, sous le rocher » (p. 102, ligne 36) et que ce même rocher avait subi sur place « une période de froid intense » (p. 97, ligne 2) qui a mis en place les plaquettes d'exfoliation ; enfin, que le dernier carolingien était bien « dans la partie la plus compacte de l'alios » (rapport de fouille). M. Parent, qui participait à la fouille, mais qui n'a pas signé la publication, confirme d'ailleurs qu'il a été trouvé deux monnaies (et non pas une seule) en pleine couche archéologique, dans la zone même où furent prélevés charbons et pollens (lettre de M. Parent, adressée à l'auteur à la suite de l'article n° 1).

Il n'est par ailleurs pas question de contester la présence de 15 trapèzes atypiques, mais de les rapporter aux 667 outils déclarés (soit 2,2 %) ; quant aux 36 "lames retouchées" (qui ne sont pas figurées), certaines sont peut-être des lames et lamelles Montbani au sens où je les ai définies, pour pouvoir en juger il faudrait que M. Hinout accepte enfin de laisser étudier par ses collègues l'industrie de ce gisement fouillé en 1961 et publié en 1965.

Mais l'essentiel n'est pas dans ces chicanes, ni dans des appréciations affectives (« prend trop de liberté », « responsabilité morale », etc.). Le problème est celui de l'interprétation de ces données.

Malgré la discrétion extrême dont fait preuve Mme Sauvage au sujet de la coupe II « perturbée par la présence d'un bloc de grès enfoui», la présence de pollens sous ce rocher, pollens rapportés par l'auteur à la fin de la période atlantique (p. 103 ligne 20) pose la question de la percolation des pollens à travers ce sable où les interstices entre les éléments quartzeux sont toujours plus larges que les dimensions d'un grain de pollen. Diverses autres hypothèses peuvent d'ailleurs être émises car de toute façon la séquence pollinique est très bizarre et très incomplète. Il convient de ne pas oublier que dans ce milieu meuble et très perméable les traces de perturbations sont rapidement effacées par le lessivage continuel auquel est due la constitution du podzol. Il n'existe donc aucune garantie quant à la contemporanéité des charbons et des silex. Dans ces conditions, la meilleure façon de dater l’industrie est encore de s'adresser à l'industrie elle-même et de la comparer à des ensembles déjà connus, sans perdre de vue la possibilité d'un mélange entre plusieurs époques : un tel mélange pourra être reconnu si la typologie est suffisamment fine, et toujours par comparaisons avec de nombreux autres gisements, en particulier les gisements stratifiés en milieux non meubles. D'après les dessins publiés (faute de pouvoir examiner les objets) il ne semble pas qu'un tel mélange ait eu lieu, tout au moins entre plusieurs industries du silex.

Certes les charbons ont pu être introduits par un foyer postérieur, mais sans apport notable de silex. Un denier carolingien, et même deux, ont bien pu être entraînés par des lapins, mais les lapins n'ont pas changé la composition de l'industrie. Et celle-ci est celle du Tardenoisien moyen (Tardenoisien II du Bassin parisien de Vignard) caractérisée par un équilibre entre les groupes de microlithes suivants : pointes à base non retouchée, pointes de Sauveterre et segments, lamelles à bord abattu, triangles, pointes à base retouchée. La présence des microlithes à retouches couvrantes est propre à la région belgo-néerlandaise, avec extension secondaire au Tardenois, voisin : elle signe donc ici une position assez tardive au sein du Tardenoisien moyen : cette position tardive est suggérée également par la faiblesse relative des proportions de pointes à base non retouchée et de segments, qui sont les deux premiers groupes à disparaître, tout au moins dans le Bassin Parisien. Quant à la présence de trapèzes atypiques en petit nombre, elle est la règle bien connue depuis longtemps dans le Tardenoisien moyen du Bassin Parisien. Si vraiment il y a quelques lames et lamelles Montbani, cela tend simplement à confirmer que l'on est tout à la fin du Tardenoisien moyen ou, ce qui revient au même, à l'extrême début de Tardenoisien final. On se reportera pour l'appréciation des proportions des outils aux graphiques récemment publiés, celui de la Chambre des Fées étant établi par groupes d'après la publication de M. Hinout qui demeure jusqu'à présent notre seule source d'information possible sur ces silex. Il est bon d'ailleurs de rappeler qu'en 1961 lors de la découverte MM. Hinout et Parent, s'appuyant sur la composition de l'outillage, rapprochaient à juste titre ce gisement des sites datés néerlandais et faisaient état des 15 datations concordantes entre 8.000 et 7.000 B.P. connues à l'époque. On peut regretter que ce point de vue ait été abandonné et n'ait pas été discuté dans la publication définitive de M. Hinout.

On peut évidemment soutenir que cette composition de l'industrie s'est maintenue inchangée depuis la fin du Boréal, où la placent les nombreuses datations évoquées : ce serait un cas unique de persistance dans un monde en pleine évolution, également un cas unique pour la coexistence d'industries différentes au même endroit pour le même mode de vie, et ces caractères sensationnels seraient bien séduisants. On ne peut toutefois oublier qu'à une profondeur de 0,65 m dans les sables de multiples causes d'erreur existent, comme le rappellent opportunément J.-C. Vogel et H.-T. Waterbolk avec les datations à 7.865 ± 240 B.P. d'un Champ d'Urnes et à 7.790 ± 95 B.P. d'un gisement hambourgien qui ne peut avoir moins de 11.000 à 12.000 ans ('t Ronde). Ces auteurs rappellent de multiples exemples analogues (dans les deux sens), tous également en milieu sableux, et il faut y joindre les noisettes calcinées trouvées par M. Parent à Montbani II, sans contexte archéologique, au-dessus de la couche de Tardenoisien moyen. Or, la datation par le radiocarbone de M. Hinout a été faite pour une bonne part, précisément, sur des noisettes. II y a eu des incendies de forêt et des foyers sans outillage à toutes les époques. En outre, l'alios est, rappelons-le constitué de matières organiques, fort récentes parfois.

Il faut se garder de dater « le » Tardenoisien sur le seul gisement de la Chambre des Fées, malgré la remarquable présentation de celui-ci, et il parait plus raisonnable de tenir compte des stratigraphies et des datations tant françaises (Montclus, Rouffignac, Montbani II) que suisses (Birsmatten), allemandes (Lautereck, Steinbergwand) et néerlandaises (Oirschoot, Sweykhuisen, Hatert, ErmelIo, etc ... ). Parmi les moyens de datation une place, et non la moindre, doit être faite à l'analyse typologique, tant qualitative que quantitative, car elle présente l'avantage de se fonder sur l'industrie même que l'on prétend dater, et ce, non sur un seul prélèvement, mais sur plusieurs centaines d'objets. Cette analyse typologique ne se conçoit pas sans la référence à d'autres gisements déjà datés par d'autres méthodes, et elle oblige ainsi à replacer la série étudiée dans son contexte régional et culturel, ce qui peut attirer l'attention sur des anomalies éventuelles.

BIBLIOGRAPHIE

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VOGEL J.-C. et WATERBOLK H.T. - Groningen radiocarbon dates VII - Radiocarbon, vol. 9, 1967, p. 120 et suivantes.


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