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Docteur Jean-Georges Rozoy


Résumé des abréviations utilisées dans les articles : consulter la liste.

1997

Dr J.-G. Rozoy

LA FIN ET LES MOYENS



Quelques mécanismes, causes et significations des changements et des variantes dans les industries des chasseurs préhistoriques.

Dédié au Pr Gerhard BOSINSKI pour son 60° anniversaire.

RÉSUMÉ

La mosaïque spatiale (juxtaposition de cultures témoignant de groupes sociaux) est très évidente à l'Epipaléolithique, surtout à sa partie "mésolithique". Elle existe auparavant à toutes les époques. Les cultures synchroniques diffèrent par les styles de débitage et de réalisation des outils, souvent par les proportions de ceux-ci, parfois par des outils spécifiques. J. Walczak (1997) montre que la différence entre les débitages de l'Ardennien et du Tardenoisien moyens tient, au sein d'une même chaîne opératoire de percussion tangentielle, à la précision de la frappe très près du bord chez les Tardenoisiens, produisant beaucoup de lamelles, une précision moindre chez les Ardenniens fournissant plus d'éclats et de lames. Cela explique le style de Fépin, caractéristique de l'Ardennien, et ses différences avec celui de Coincy. Les éclats, lames et lamelles retouchés sont une seule catégorie fonctionnelle, leurs proportions dérivent seulement de celles fournies par le débitage. La seule différence significative entre ces deux cultures est dans les proportions d'armatures pointues fabriquées, et donc voulues, de part et d'autre. Que ce choix corresponde à l'emploi par les Ardenniens de procédés de ravitaillement ne faisant pas appel aux flèches, ou à la présence chez les Tardenoisiens de plusieurs armatures sur chaque flèche, de toutes façons c'est le choix de l'armement de chasse qui détermine les variantes techniques de débitage du silex. La même détermination est retrouvée chez les Beaugenciens avec un autre style. La préférence des Limbourgiens pour les grattoirs, l'emploi d'outils à section prismatique par plusieurs cultures autour du Beaugencien, montrent l'intervention d'autres facteurs concernant les outils du fonds commun et soulignent que les cultures mésolithiques présentent une beaucoup plus grande diversité que les groupes magdaléniens, où les armatures de chasse sont plus uniformes, et même que les Aziloïdes.

La mosaïque temporelle (succession de techniques du silex et des matériaux osseux, abusivement dénommées "cultures" ou "civilisations") est faite de changements continuels, certains plus importants et plus brutaux que d'autres. Tous ces changements sont progressifs, corrélatifs (au sein de chaque groupe régional) et indépendants (d'un groupe à son voisin). Les changements mineurs, plus lents donc mieux perçus, modifient les industries sans en altérer l'équilibre essentiel, car ils ne bouleversent pas la technique de base. Ainsi les Tjongériens, quittant le style de débitage magdalénien pour fournir des ébauches plus adaptées au nouveau modèle de pointes de traits : priorité de la fin (l'outil) sur le moyen (la technique de fabrication). Les grands changements d'industries, justifiant les noms (Aurignacien, Gravettien, Solutréen, Magdalénien), sont causés par des choix capitaux dans le domaine majeur, la chasse : passage de pointes en matériaux osseux, fabriquées avec des burins, à des pointes en silex (les burins disparaissent, l'augmentation des grattoirs n'est qu'apparente), et réciproquement. C'est ici encore le choix des matériels de chasse qui détermine la composition de l'industrie lithique, les autres éléments de la vie sociale varient à d'autres moments. A la suite d'une grande invention, le développement "explosif" des façons nouvelles peut donner l'impression d'un stade avancé d'utilisation et donc d'une intrusion étrangère. La mosaïque temporelle du Paléolithique supérieur n'a pas d'autre origine que ces transformations sur place par choix ou (et) inventions successifs, dans le même cadre de la chasse au javelot ou à la sagaie, qui est la vraie définition du Paléolithique supérieur. Nous ignorons les raisons des changements lors du Paléolithique supérieur ancien, où aucun des deux modes ne l'emporte jamais complètement, ensuite l'invention du propulseur est l'élément essentiel. La réinvention de l'arc mettra fin à ce cycle technique pour en induire un plus efficace qui connaîtra aussi des changements importants.

La cause profonde de tous ces changements n'est pas dans les modifications du climat Ce postulat ancien a très souvent été prouvé erroné, jamais confirmé. L'examen soigneux des débuts de chaque changement montre parfois qu'ils ont commencé avant la variation climatique dont on a prétendu les faire dépendre (les auraient-ils provoquées ?!?). C'est encore le cas pour une étude récente (de grande valeur par ailleurs) qui confond indices et preuves, sans rechercher la généralité du fait ni en analyser le début. L'invention sous la pression permanente du milieu est le vrai mécanisme de cette évolution culturelle. Mais des inventeurs n'ont parfois pas été suivis, par incapacité du corps social à comprendre et adopter l'engin nouveau, qui a disparu : 4 000 ans pour le propulseur, 8 000 ans pour l'arc, délais très supérieurs à celui des effets sociaux des inventions (500 à 1 000 ans pour ces périodes). Les cerveaux moyens n'avaient pas encore assez évolué. La cause fondamentale des changements est donc dans la poursuite de l'évolution biologique cérébrale de notre espèce.

ABSTRACT : END AND MEANS

A few mechanisms, causes and significations of the changes and variants in the Praehistorical hunters' industries

The land-use mosaïc
(i.e. the juxtaposition of cultures giving evidence of social groups) is quite obvious for Epipalaeolithic, especially for its "mesolithic" part. It existed before in all periods. Synchronical cultures are different in the styles of debitage and tool manufacturing, often in the proportions of the latter, sometimes in specific tools. J. Walzak (1997) shows that the difference between the Middle Ardennian debitage and the Middle Tardenoisian debitage is the result of precise striking, within a similar "chaîne opératoire" of tangential percussion; the Tardenoisians would strike close to the edge, and produced lots of bladelets; the Ardennians were less precise and obtained more flakes and blades. That explains the Fépin style, which is typical of Ardennian, and its differences with the Tardenoisians' Coincy style. Retouched flakes, blades and bladelets are one functional category, their proportions derive only from those obtained by debitage. The only significant difference between both cultures is in the proportions of manufactured, therefore wanted, pointed armatures in each of them. Should that choice correspond to the use by the Ardennians of supply-ways which did not need arrows, or the use of several armatures per arrow by the Tardenoisians, anyway only the choice of the hunting implements determined the technical variants of flint debitage. The same kind of determination can be found at the Beaugencians' with a different style. The Limbourgians' preference for endscrapers, the use of prismatic tools by several cultures surrounding Beaugencian, show that there were other factors about the common tools and emphasize that the Mesolithic cultures had far greater diversity than Magdalenian groups, in which hunting armatures were more unvarying, and even than Aziloïd groups.

The time mosaïc (the succession of flint and bone technics, which were called "cultures" or "civilisations" improperly) is made of unceasing changes, some of them being more important and coarser than others. All these changes were progressive, correlative (within each regional group) and independant (in either group). Minor changes, more perceptible because they were slower, changed the industries without modifying the essential balance, because they did not upset the basic technics. For example the Tjongerians who left the Magdalenian style of debitage and provided rough blades, more suitable for the new dart pattern : the end (tools) came before the means (manufacturing technics). The great changes in industries, originating the names (Aurignacian, Gravettian, Solutrean, Magdalenian), were caused by capital choices in a field of first importance, hunting : changing from bone points, made with burins, to flint points (burins disappeared then, the increasing of endscrapers was only apparent), and reciprocally. Here again, the choice of hunting implements determined the composition of the lithic industry, the other social life elements varied sometime else. Whenever it followed some great invention, the "explosive" development of the new ways might appear as an advanced stage of use, therefore some intrusion from outside. The time mosaïc in the Upper Palaeolithic had no other origins than those changes happening locally through successive choices or (and) inventions, in the same context as hunting with javelins or spears, which is the true definition of the Upper Palaeolithic. We do not know the reasons of the changes in the early Upper Palaeolithic, when never one of both patterns prevailed thoroughly, later the invention of spearthrowers was essential. The re-invention of the bow put an end to that technical cycle, and gave birth to a more efficient one, which also went through important changes later.

The deep-lying causes of all these changes are not the climatic changes. That old postulate was often proved to be wrong, and was never confirmed. Examining carefully the beginnings of each change sometimes shows that they occured before the climatic variation which they were supposed to depend on (should they have induced them ?). It was still the case in a recent study (of a high level in other respects) in which indices and proves are mistaken, without any attempt to find the generality of the facts nor analyse the moment when they began. Inventing under the permanent pressure of the environment was the genuine mechanism of that cultural evolution. Though, some discoverers were not followed, because the social corps were unable to understand and adopt new devices, which disappeared : 4 000 years for the spearthrowers, 8 000 for bows, spans of time far longer than those of the social effects of invention (500 to 1 000 years for those periods). The average brains had not yet evolved enough. Then the fundamental cause of the changes was in the biological brain of our species going on evolving.


Il y a maintenant un siècle et demi que J. Boucher de Perthes (1847) a prouvé, non sans quelque mal, que l'Homme avait côtoyé les animaux disparus. En 1860 E. Lartet soumettait à l'Académie des Sciences, plus que réticente, une première chronologie des industries préhistoriques, basée sur l'accompagnement paléontologique, et c'est dès 1869 que G. de Mortillet établissait que la classification et la chronologie devaient se fonder sur "le produit de l'industrie humaine". A travers des vicissitudes diverses, H. Breuil (1912-1937), D. Peyrony (1933), F. Bordes (1950 b, 1972 a, b), D. de Sonneville-Bordes (1960) et tant d'autres, en France et dans le monde, ont affiné le tableau des industries. Les grands traits de ce schéma, et même beaucoup de détails, fondés sur la typologie et confirmés par les analyses physiques et naturalistes, sont solidement établis. Depuis une quinzaine d'années, le grand développement des études portant sur la technique de fabrication des objets, ébauchées jadis, entre autres, par F. Bordes (1950 a) et par moi-même (Rozoy 1968), a permis une estimation plus précise des méthodes très diverses employées par nos ancêtres et, par suite, des styles si caractéristiques des groupes humains successifs ou simultanés. Dans le même temps, les analyses topographiques internes des sites, à la suite d'A. Leroi-Gourhan (1966), ou externes de leur répartition et de leurs sources de matériaux, jointes aux études des faunes chassées, apportent une documentation objective sur le mode de vie de ces groupes.

Les éléments sont donc disponibles en abondance pour dépasser les descriptions et réfléchir sous un angle ethnographique aux mécanismes, aux causes et à la signification des différences entre les industries (du silex et des pierres taillées, mais aussi des matières osseuses et, dans la mesure du possible, de tous autres éléments), bases de nos classifications. Il y a deux aspects complémentaires et parfois opposés à ces différences : dans le temps et dans l'espace. 1. Dans le temps, c'est la succession en une même région d'industries parfois très variées : ainsi en Europe la séquence Acheuléen - Moustérien - Castelperronien - Aurignacien - Gravettien - Solutréen - Magdalénien - Azilien - (Sauveterrien ou équivalents). C'est en Afrique de l'Est la mosaïque temporelle bien analysée sur un million et demi d'années par l'équipe Chavaillon (1978). La désignation de ces ensembles comme des "cultures" ou des "civilisations" successives (Sonneville-Bordes 1960, p. 493, 1966, Smith 1966, p. 361), avec des hypothèses (migratoires ou autres) sur leurs remplacements, a prêté, à juste titre, à des critiques (Demars 1986, Straus 1990, p. 442), car l'art ou d'autres éléments du mode de vie et même certains éléments techniques (industrie de l'os, outils du fonds commun) ne varient pas aux mêmes moments (Chavaillon 1978, Demars et Hublin 1989, p. 28). Ce sont les groupes régionaux, encore mal individualisés, qui témoignent des cultures. 2. Dans l'espace, c'est la juxtaposition synchronique d'ensembles dont les différences typologiques et techniques, parfois principalement stylistiques, par le groupement géographique des particularités, imposent l'idée de groupes humains distincts. Cette mosaïque spatiale est particulièrement patente à l'Epipaléolithique ("Mésolithique") (Rozoy 1978), mais elle existe aussi chez les "Aziloïdes" (Azilien pyrénéen, Azilien périgourdin et charentais, Lenoir 1979, S.P.F 1996, Tjongérien et industries à "Federmesser", Fagnart 1993, Rozoy 1994), au Magdalénien (Sonneville-Bordes 1966, Rozoy 1988, 1992 b, 1997 f), au Solutréen (Smith 1966, p. 363-368, Straus 1990), au Paléolithique supérieur ancien (Otte 1976) et au Moustérien (Bordes 1950 b, Bordes et Sonneville-Bordes 1970). Bien que les industries antérieures soient le plus souvent désignées comme Acheuléen sur toute la planète (et Oldowayen, puis Acheuléen en Afrique), on ne peut douter d'une mosaïque spatiale au Paléolithique inférieur, malgré les observations de P. Villa (1981), puisque l'on connaît des techniques de débitage et des typologies différentes, au moins par les fréquences, en Europe et en Afrique (Bordes 1961, p. 64, Rolland 1996). Nous examinerons séparément la mosaïque spatiale et les successions temporelles.

Fig. 1 - Taux d'armatures dans le Tardenoisien, l'Ardennien et la Culture de la Somme.

Cercles blancs : le Tardenoisien (noms des sites en bas, sauf Tigny en place). Points noirs : la Culture de la Somme (Hailles, la Haute Borne, Ailly, Le Tillet (sondages, concentrations 2, 1, 5, 3, 4), Gentelles, Dreuil, Belloy). A : Ardennien (noms des sites au-dessus de la ligne du bas, voir Rozoy 1994 b). L : Limbourgien (Aardhorst, Oirschot, Gand). En marge gauche : l'Ahrensbourgien (Remouchamps, Geldrop III-2).
La "manie des armatures" au Tardenoisien moyen, avec baisse au stade récent, contraste avec la grande stabilité de l'Ardennien : le site de Fépin (en Ardenne, Rozoy 1990) s'intègre parfaitement dans le graphique établi avant sa fouille, qui avait donc une valeur prédictive. Il en va de même pour Tigny, en bordure du Tardenois. La stabilité est bonne aussi dans la Culture de la Somme, à un taux plus élevé que dans l'Ardennien, le plus intrigant étant le cas de Tillet-2 (et Tillet-sondages) à 20-24 %. L'ordre des concentrations du Tillet est ici arbitraire, sauf pour Tillet-4 certainement plus tardif que les autres (Rozoy 1998). Comme expliqué dans Rozoy 1994 b, le site de Hangest n'a pas été retenu, le rapport nucleus / armatures montrant que les critères de tri n'y ont pas été les mêmes que pour les autres gisements, ce qui fausse les proportions.

I. LA MOSAIQUE SPATIALE DES CULTURES

1. C'est à l'Epipaléolithique ("Mésolithique") que la mosaïque spatiale atteint son développement maximal chez les chasseurs. Le territoire de la France actuelle comporte alors (Rozoy 1978) vingt ou trente cultures (Rozoy 1978, p. 88, p. 1111-1113, Rozoy 1976, 1991) occupant chacune 10 000 à 30 000 km2 pour 1 000 à 3 000 personnes, enfants compris. Ces cultures sont les vestiges laissés par des tribus dialectales d'archers (Rozoy 1992 a). Que pour certains auteurs (Gob 1981, Kozlowski 1975, 1984) ces groupes ne soient que des sous-ensembles de 'cultures' plus vastes, qui sont peut-être les restes de familles de langage, ne change rien au groupement géographique des indices typologiques et techniques qui permet de les identifier. Les cultures sont stables sur leurs territoires traditionnels, avec parfois de faibles variations de limites et éventuellement des divisions lors de leur croissance. Elles sont apparentées entre elles et maintiennent leurs personnalités au cours des millénaires, tout en faisant évoluer leurs industries selon les modes interculturelles de l'époque, que chacune adapte à sa façon. Les différences qui permettent de les identifier sont de divers ordres. Les plus faciles à exposer portent sur la typologie, à la fois en qualités et en quantités : ainsi les Ardenniens ne font pas, au stade moyen, tout-à-fait les mêmes armatures que les Tardenoisiens, mais surtout se contentent de 10 à 25 % d'armatures, contre 50 % et plus dans le Tardenois (Rozoy 1978, 1997 a, c, d et fig. 1). Leurs outils "du fonds commun" (Sonneville-Bordes 1960, p. 13), où les outils sur lames sont aussi nombreux que sur lamelles (3 à 7 fois plus sur lamelles dans le Tardenoisien, fig. 2), comportent moitié d'éclats retouchés, rares dans le Tardenoisien. Dans le Limbourgien moyen, ce sont les grattoirs qui dominent. Mais les différences portent aussi sur le débitage : le style de Coincy (Rozoy 1968), commun au Tardenoisien, à la Culture de la Somme et au Limbourgien, présente dans l'Ardennien une variante plus épaisse (style de Fépin, Rozoy 1997 a) qui alerte dès l'abord un oeil averti. Le Beaugencien et plusieurs cultures voisines demeurant à distinguer comportent un débitage très spécial, à la limite des lames, des lamelles et des éclats, que l'on reconnaît immédiatement si on l'a déjà un peu manipulé (Rozoy 1978, chapitre 19, Rozoy 1997 a, b, et fig. 3). Et à Rouffignac le style de Coincy se mâtine, au moins pour les lames et les éclats, d'un débitage plus rude, plus heurté (Rozoy 1968 et fig. 4). On pourrait sans peine multiplier les exemples.

2. Le débitage de l'Ardennien. Le style de Fépin.

Fig. 2 - Outils sur lames et sur lamelles dans le Tardenoisien, l'Ardennien et la Culture de la Somme au stade moyen.

En haut : Tardenoisien. En bas : A : Ardennien. (voir Rozoy 1978, 1990, 1994 b). En pointillés : Culture de la Somme (Hailles (tri Rozoy), Le Tillet (sondages, concentrations 2, 1, 5, 3, 4)). On a été fortement limité pour ce dernier graphique par les différences de critères de tri, la distinction lames / lamelles n'étant parfois pas opérée, ou établie sur des critères non métriques ou différents de ceux de l'auteur.
La différence entre le Tardenoisien et les deux autres cultures est aussi manifeste que pour les taux d'armatures, et en dérive : les débitages des trois régions, commandés par les quantités d'armatures désirées, fournissaient aux chasseurs tardenoisiens beaucoup plus de lamelles que n'en disposaient leurs cousins Ardenniens ou de la Somme. Indifférents à la forme du support, ne s'intéressant qu'à la partie active, les uns et les autres ont donc fait leurs outils sur les produits de débitage qu'ils avaient. Ce n'est pas une différence dans le mode de vie, mais c'est utile pour distinguer les groupes humains régionaux. Comme pour les taux d'armatures, la Roche-à-Fépin (Fép, A cerclé), qui est en Ardenne, s'intègre parfaitement au graphique établi avant sa fouille, de même que Tigny (Tig, point cerclé), qui est en bordure du Tardenois, à la fin du stade moyen du Tardenoisien : le groupement géographique des particularités est la base même de l'identification des groupes régionaux, dès lors les graphiques prennent une valeur prédictive pour les nouveaux sites dans une région où on connaît déjà de premiers éléments.



Pour approfondir la nature des différences entre les débitages
du Tardenoisien et de l'Ardennien, j'ai demandé à Jérôme Walczak, étudiant particulièrement brillant, bénéficiant en outre des conseils avisés d'E. Boéda et de J. Pelegrin, d'analyser comparativement la totalité des silex débités de plus de 1 cm (retouchés et non retouchés) des sites du Mésolithique moyen de la Roche-à-Fépin (Ardennien, Rozoy 1990, 1997 c, d) et de Tigny-Les-Marnières (Tardenoisien, Rozoy 1990, 1998 b), au total 7 070 objets dont 684 outils (Roche-à-Fépin) et 2 236 objets dont 281 outils (Tigny). Ce remarquable travail d'observation et d'expérimentation (Walczak 1997) a établi sans doute possible les points suivants :

A. Les outils retouchés. 1. Pour les outils élaborés : grattoirs, burins, perçoirs, "il ne semble pas que l'on ait eu besoin de mises en oeuvres techniques complexes à consacrer durant le débitage", il y a dans les deux sites "une apparente liberté dans les choix préalables des supports", c'est-à-dire que l'on a utilisé indifféremment les supports fournis par le débitage, éclats épais semi-corticaux, petits éclats allongés plus fins, etc. 2. Dans l'un comme dans l'autre site, les autres outils du fonds commun sont faits indifféremment sur lames, sur lamelles ou sur éclats : on constate les mêmes lignes de retouches, avec les mêmes caractères et les mêmes longueurs, sur les trois types de produits. Les différences numériques observées entre les sites pour ces trois catégories, qui sont typiques des écarts habituels entre sites ardenniens et tardenoisiens, tiennent simplement à la plus grande proportion de lames et d'éclats disponibles dans le site ardennien, à la plus grande proportion de lamelles disponibles dans le site tardenoisien. Donc, aux particularités différentes du débitage dans les deux sites. Ces différences typologiques, commodes pour distinguer les groupes humains, ne supposent donc pas nécessairement une différence dans le mode de vie. (Il en va différemment pour le Limbourgien, où il y a beaucoup plus de grattoirs - Rozoy). 3. Pour les armatures, "les 'types' finaux étaient simplement obtenus en sélectionnant préalablement des supports 'commodes' et favorables, ce qui peut sous-entendre l'existence d'une plus grande liberté pour le tailleur lorsqu'il cherchait à détacher des lamelles ou des petits 'éclats laminaires' (allongés) de ses blocs." Les retouches des armatures, elles aussi, "traduisent en fait une gestion pragmatique des produits".

B. Le débitage. Voici les éléments établis par Jérôme Walczak qui ont pour notre objet l'intérêt le plus direct : 1. "Les éclats, les lames et les lamelles sont issus de processus opératoires a priori identiques." 2. Les éclats d'avivage témoignent "d'une exploitation pragmatique des blocs". 3. Le schéma opératoire consiste "en une juxtaposition de séries laminaires systématiquement indépendantes les unes des autres (...)". 4. Il s'agit d'une "percussion très tangentielle (...), les produits plutôt fins sont directement issus des modes de percussion et pas d'une mise en oeuvre particulière du nucleus". 5. A la Roche-à-Fépin "les modes de réaménagement ont été adaptés à une plus grande rareté de matière première qu'à Tigny." Ceci répond aux situations géographiques respectives des deux sites, Fépin étant loin des sources de silex. 6. A part ce détail circonstanciel, les modes de débitage sont identiques à tous points de vue, avec une seule autre exception, qui explique la différence des résultats : les talons sont à la Roche-à-Fépin systématiquement un peu plus larges, c'est-à-dire que l'on a frappé moins rigoureusement près du bord du nucleus. "Dans un cas, la percussion permet d'obtenir des produits plutôt fins, dans l'autre, des produits plutôt épais et en moyenne plus larges. L'ensemble des modalités techniques sont identiques." 7. La méthode de débitage étant très ouverte, très libre, sans prédétermination excessive, il n'est pas indispensable que le débitage se réalise en une seule fois ni par le même tailleur : "Le débitage du Mésolithique moyen aurait pu fournir des unités de travail exploitables par différentes personnes et sur une durée de temps relativement longue." Jérôme Walczak, par expérimentation, a retrouvé exactement les types de produits décrits. Le style en question, maintenant bien défini, est donc le style de Fépin (Rozoy 1997 a)



Fig. 3 - Le débitage du Beaugencien (dessin C. Rozoy).

Les fouilles de notre équipe, avec collecte intégrale des silex (tamisage à 4 mm), ont montré que, par suite de l'écrémage intensif pendant quinze ou vingt ans, collectant préférentiellement les armatures, microburins, lames, lamelles et nucleus, il n'est pas possible de connaître les rapports numériques entre les lames, les lamelles et les éclats, blocs, cassons etc. Le lecteur trouvera ici un choix de lames, lamelles et éclats laminaires (équilibration très approximative) lui permettant de se faire une idée du style de débitage si spécial et nettement plus épais que celui de Coincy (Rozoy 1968, 1978 b) et même que celui de Fépin (Rozoy 1997 a). Les nombreuses "retouches" dûes aux instruments agricoles n'ont pas été figurées, elles expliquent toutefois certaines irrégularités des bords (par ex. n° 11, 13, 24) et même la troncature abrupte du n° 24.
Les Hauts de Lutz à Beaugency, collection Quatrehomme.


L'homogénéité des styles de débitage dans chacune des deux régions est bien connue, les différences entre Tigny-Les Marnières et Roche-à-Fépin peuvent donc être extrapolées aux débitages respectifs du Tardenoisien et de l'Ardennien; des travaux ultérieurs ne pourront que le confirmer (les séries étudiables à ce sujet ne manquent pas). Voici éclairci, dans un cas précis, le mécanisme qui détermine l'opposition entre le style de Coincy et celui de Fépin : cela tient, au sein d'une même technique, à une minime différence dans la précision de la percussion plus ou moins près du bord du nucleus (fig. 5). Donc à des habitudes sociales de travail très légèrement distinctes, qui sont généralisées dans chacune des deux régions.

Fig. 4 - Le style de Rouffignac.

L'épaisseur plus importante est un élément majeur de diférence avec le style de Coincy, mais aussi l'épaisseur des talons et la rareté de la préparation du bord de frappe, aboutissant parfois à des saillies dorsales proximales (n° 9). Avec Beaugency et Fépin, cela fait déjà trois façons différentes, au sein d'une même technique d'ensemble, de faire des produits plus épais qu'à Coincy. Restent à étudier Birsmatten et quelques autres.
Porche de la grotte de Rouffignac, fouilles Barrière, d'après Rozoy 1968, 1978 b.

Fig. 5 - La percussion tangentielle et ses deux variantes (Dessin C. Rozoy.)

Les Tardenoisiens (à gauche) frappent le nucleus très près du bord et obtiennent plus de lamelles. Les Ardenniens (à droite), et bien d'autres, frappent un peu plus en retrait et obtiennent plus d'éclats et de lames. Les uns et les autres font ensuite leurs outils domestiques sur les produits obtenus, sans se préoccuper outre mesure de leurs formes, seule les intéresse la partie active.

C. Quelle est la cause de ces habitudes sociales de travail ? Le nombre des armatures perdues en dehors du campement est considérable. Donc la fabrication des armatures a été l'objet essentiel du débitage du silex, même dans l'Ardennien avec un taux d'armatures de l'ordre de 20 %. L'estimation minimale des armatures fabriquées est de 6 fois celles retrouvées (Rozoy 1978, p. 188, 529-533 et 849). Ce qui fournit dans l'Ardennien 120 % d'armatures pour 80 % d'autres outils et un total de 200 % de ce que nous connaissons. A plus forte raison pour le Tardenoisien, où la manie des armatures nous mène à plus de 300 armatures sur 350 outils fabriqués. Et une partie des outils du fonds commun a été faite sur les éclats de la mise en forme des noyaux. En outre, la spécification de ces outils est beaucoup moins exigeante que celle des armatures. On peut gratter ou percer une peau ou préparer une lanière de cuir avec un grattoir, un éclat retouché ou un perçoir de formes diverses, comprenant une partie active assez étroitement déterminée, mais une partie de support et de préhension beaucoup plus variable. La grande diversité de forme des éclats retouchés et denticulés, que l'on ne peut catégoriser que par leurs parties actives, témoigne d'une assez grande indifférence à ce sujet. Il en va de même des perçoirs et des grattoirs, faits sur des éclats très divers ou parfois sur lames ou lamelles. Quant aux lames et lamelles tronquées ou retouchées, ce ne sont que des variantes aux fonctions analogues à celles des éclats portant les mêmes types et longueurs de retouches. Les armatures, au contraire, sont entièrement constituées de la partie active, et toute anomalie ou défaut dans leur forme peut entraîner l'impossibilité de montage sur la flèche ou l'inefficacité de celle-ci.

Puisque la confection des armatures est bien la finalité principale du travail du silex, le nombre des armatures désirées va avoir une influence considérable. On ne peut commodément fabriquer des armatures de flèches qu'avec des lamelles dont l'épaisseur est inférieure à 4 mm. Au-delà, la section de la lamelle, que ce soit par la méthode du microburin (section oblique sur enclume, Rozoy 1968) ou autrement, devient difficile et aléatoire. Les Tardenoisiens, qui veulent beaucoup d'armatures, sont donc amenés à débiter très fin : de 2 à 3 mm d'épaisseur. Ils s'entraînent à cette fin, et par suite font aussi la plupart de leurs outils du fonds commun sur ces mêmes lamelles très fines. Les Ardenniens (cela vaut aussi pour d'autres), ayant besoin de moins d'armatures du fait de leurs habitudes sociales, ne cherchent pas à débiter très fin. Il leur suffit qu'une partie notable des lames soit fine. A peu près la moitié. Ils frappent donc le nucleus de façon moins précise, c'est certainement plus facile, et nous trouvons chez eux autant d'outils sur lames que sur lamelles, et des armatures un peu plus épaisses : autour de 3 mm, et jusqu'à 4 mm plus souvent que dans le Tardenois.

Le style de Coincy dépend des capacités psycho-motrices des fabricants : les Magdaléniens, englués dans leur débitage très fermé, très prédéterminé, ne savaient pas faire le débitage de Coincy, qui permet d'utiliser de petits rognons et des silex ou des chailles médiocres et donc d'occuper les terrains où manque l'excellent silex. Les styles de Coincy et de Fépin, comme ceux de Rouffignac (Rozoy 1968) et du Beaugencien, sont des résultats de variantes de la séquence du débitage mésolithique moyen, qui est la même sur une grande partie de l'Europe. Il y a d'autres styles à la même époque, dont l'un en Europe du Nord fournit des lamelles très étroites et plus régulières. Ces styles ont en commun la capacité à fournir en abondance et sans trop d'exigences pour l'artisan des lamelles fines dans lesquelles on peut tailler des armatures pour les flèches. Mais on ne peut se contenter de cette distinction, car le procédé de débitage des Magdaléniens, par exemple, si contraignant et si fermé, fournit aussi, en appliquant des mesures spéciales, des lamelles fines dans lesquelles ils ont fait leurs si nombreuses lamelles à bord abattu pour armer probablement plutôt leurs couteaux que leurs sagaies (Rozoy 1997 f). Les Magdaléniens auraient donc pu y faire des armatures de flèches, et c'est d'ailleurs ce qu'ils ont fait à la fin, par exemple à la gare de Couze (Bordes et Fitte 1964, Rozoy 1978, p. 315-317 et pl. 85-85 bis) lorsqu'ils ont réinventé l'arc, ce qui a mis fin à leur brillante culture pour en induire une nouvelle, plus hermétique à notre compréhension. L'abandon du débitage magdalénien et la genèse des styles ultérieurs sont des phénomènes historiques et seront examinés ci-après à propos de la mosaïque temporelle. Les variantes internes à la séquence de débitage du Mésolithique moyen, synchroniques, dépendent largement, au moins dans le cas qui nous occupe, des produits désirés, c'est-à-dire ici du nombre d'armatures que l'on veut, par tradition culturelle, mettre sur les flèches, et quelle que soit la raison de cette tradition (mon hypothèse, que les tracéologues pourraient infirmer ou confirmer, est que les Tardenoisiens mettent deux ou trois armatures à chaque flèche, les Ardenniens et d'autres une seule. Mais le fait certain est que les uns en font beaucoup plus que les autres)

C'est donc au Mésolithique moyen le choix de l'armement de chasse qui détermine les variantes techniques du débitage du silex de part et d'autre, au sein d'un ensemble dont la production aisée de lamelles fines, si importante soit-elle, n'est sans doute pas la seule caractéristique (Rozoy 1997 a). Si d'ailleurs la raison de cette différence en nombres d'armatures résidait dans l'emploi par les Ardenniens (et les autres cultures à faible taux d'armatures) d'autres procédés d'obtention de la nourriture : chasse au filet, piégeage, pêche à la nasse etc, l'opposition en question n'en dériverait pas moins d'un choix distinct des méthodes de chasse. Cette détermination par le choix de l'armement est tout-à-fait inconsciente, bien entendu. On constate ici dans la synchronie la primauté de la typologie sur la technique, sur laquelle F. Bordes (1961, p. 10) avait insisté : "la technique n'est jamais qu'un moyen, l'outil (...) étant la fin." La priorité chronologique de la typologie voulue par l'artisan (la fin) sur la technique mise en oeuvre pour sa réalisation (les moyens) doit entraîner une priorité analogue pour la méthodologie de nos études.

3. Les grattoirs du Limbourgien

Une part notable de l'outillage (80 sur 200 pour l'Ardennien, moins dans le Tardenoisien) échappe à ce type de détermination, et nous indique d'autres limites culturelles : les Limbourgiens, par exemple, font beaucoup de grattoirs, là où les Tardenoisiens ou les gens de la Somme, avec des taux d'armatures analogues et les styles de Coincy les plus purs de part et d'autre, en fabriquent à peine quelques-uns. On sait, d'après les traces d'usage, que les grattoirs servaient principalement à préparer les peaux pour les tentes et les vêtements. Les Tardenoisiens font très peu de grattoirs, devons-nous y voir de misérables sauvages ("dégénérés", disaient les paléolithiciens) vivant nus ? Cela valoriserait les Limbourgiens, mais serait excessif. Les Tardenoisiens avaient probablement trouvé d'autres moyens de se débarrasser de la graisse nocive, avec des outils périssables ou autrement (cendre etc). Cela met en cause notre utilisation des proportions d'outils. Celles-ci sont parfaitement adaptées à l'objectif pour lequel on a créé la méthode synthétique quantitative : reconnaître par leurs techniques, dans le temps et dans l'espace, des groupes humains. Mais, pour étudier les modes de vie, nous devons tenir compte de l'inégale conservation et penser constamment que nos listes d'outils (plus exactement, d'objets caractéristiques) n'englobent pas, d'un groupe à l'autre, les mêmes fonctions. En effet, Jérôme Walczak a exposé (sous réserve de vérification par les études des traces d'usage) que les éclats retouchés, les lames retouchées et les lamelles retouchées constituaient probablement, au point de vue fonctionnel, en fait un seul type d'outil; les différences de proportions entre ces classes typologiques n'auraient donc pas de signification pour la vie quotidienne des chasseurs en question. Par contre, l'abondance des grattoirs chez les Limbourgiens, opposée à leur rareté dans la Culture de la Somme et le Tardenois, doit avoir un sens culturel... qui nous échappe actuellement.

4. Le débitage du Beaugencien

Les Beaugenciens (Rozoy 1978, chap. 19, 1997 c, Violot 1991, 1994), et aussi les gens de plusieurs autres cultures restant à identifier dans la même région (vers le sud, puisqu'au nord c'est le Tardenoisien-Sud), utilisent un style de débitage bien particulier, qui diffère plus nettement du style de Coincy que celui de l'Ardennien (fig. 3). Comme dans l'Ardennien, c'est dans l'ensemble nettement plus épais qu'à Coincy; des lamelles minces existent qui ne dépareraient pas la Sablonnière de Coincy, mais elles sont une nette minorité. C'est aussi plus court, si bien qu'on se trouve fréquemment à la limite des lames et des éclats. Un tel débitage n'est, somme toute, pas étonnant pour des gens qui font proportionnellement peu d'armatures, comme l'attestent, malgré la dénaturation des pièces par les engins agricoles, le rapport nucleus/armatures (plus de 100 à Lorges et plus de 500 dans les trois stations de Beaugency et Meung, contre moins de 10 dans le Tardenoisien) et le taux d'armatures observé à Lorges (25 %). On retrouve ici, probablement avec le même mécanisme et la même cause, la détermination d'au moins un élément du style de débitage, l'épaisseur plus grande, par l'abondance moindre des armatures désirées. Mais cette épaisseur commune ne permet pas d'assimiler le débitage de Beaugency à celui de l'Ardennien, d'autres caractères, et notamment la brièveté des lames qui passent aux éclats laminaires, imposent de rechercher plus avant les éléments de la chaîne opératoire déterminant cet aspect particulier, et leur raison d'être. Un tel travail serait à effectuer sur les séries extraordinairement abondantes (plusieurs mètres cubes) collectées par François Quatrehomme à Beaugency et à Meung-sur-Loire ou sur celles non moins volumineuses réunies par Mr Huchet à St Privé, avec confirmation au moyen de mes propres fouilles plus limitées aux Hauts-de-Lutz (Beaugency) (mais elles sont déformées par l'écrémage de F. Quatrehomme pendant 15 ou 20 ans) et de la collection Marquenet à Lorges, où le stade récent est isolé.

5. Les outils prismatiques du Beaugencien.

On a longtemps opposé (Clark 1936-1970) en Europe deux ensembles de cultures "à microlithes" (c'est-à-dire à armatures microlithiques pointues autres que celles du Néolithique) : à l'Ouest et au Sud "le" Tardenoisien sans outils massifs, au Nord et à l'Est "le" Maglemosien avec haches et tranchets. Cette vision était doublement fausse : elle exagérait beaucoup l'importance numérique des haches et des tranchets, qui avant la néolithisation (Erteböllien) ne sont dans les cultures nordiques que 1 à 5 % des outils. Et, en réalité, la plupart des cultures de l'Ouest comportent un petit nombre de gros outils dont nous ignorons jusqu'à présent la fonction (tracéologues, à vos microscopes !), mais qui pourraient bien avoir servi à couper du bois, car beaucoup portent des traces de mâchonnement sur les arêtes. Outre les choppers et chopping-tools de Bretagne (Rozoy 1978, pl. 204, 217, 232 à 234), de Montbani-II (pl. 133 bis), de Birsmatten-2 (pl. 50), de Cornille-6 (pl. 70) et de Rouffignac-5 (pl. 93 ter), le tranchoir en calcaire de Baulmes-inférieur (pl. 183) et les lames de haches en os de Birsmatten, de Montclus-12B et de Muge-Sebastiao (Rozoy 1978, fig. 276), une place importante est dûe aux outils prismatiques (c.à.d. à section prismatique, au moins dans la plus grande partie de la longueur) en grès ou plus souvent en silex. Ces outils sont rencontrés sporadiquement dans le Tardenoisien, un fragment (ou aucun) par site, et la Culture de la Somme (Belloy-Plaisance, Rozoy 1978, pl. 154 bis, Le Tillet, Rozoy 1996 b, 1998 a). Dans le Beaugencien ils sont plus nombreux, quoique toujours très minoritaires (tableau 1). On retrouve, malgré la difficulté dûe aux conditions de collecte, la proportion des haches dans le Mésolithique nordique.

Tableau 1 - Les outils prismatiques du Beaugencien

Ces outils à section prismatique ont probablement travaillé au choc, car ils sont le plus souvent cassés, et toujours, comme les haches néolithiques, dans la partie médiane la plus épaisse. On les a comparés à ceux du Montmorencien, qui sont tous en grès, mais ces derniers ne sont qu'un cas particulier (un facies d'atelier) d'un phénomène beaucoup plus large qui s'étend sur une moitié de la France, de la Picardie et la Bretagne jusqu'à la Bourgogne, la Nièvre et le Bourbonnais. On ignore toujours la nature économique de base du Montmorencien : production ou prédation pour la nourriture, mais en ce qui concerne les outils c'est une nette orientation vers la production avec exportation. La documentation disponible sur le Beaugencien, récolté en surface sur des sites fréquentés pendant des millénaires, ne permet pas actuellement d'affirmer ni d'exclure que les outils à section prismatique aient accompagné les stades ancien ou (et) moyen de la culture. On sait par contre qu'ils sont présents à Lorges où le stade récent figure seul, et dans le Bourbonnais (Durdat-Larequille, Piboule 1969) avec des trapèzes, donc encore au stade récent. Le stade moyen ne peut toutefois être exclu puisque des pièces isolées ont été trouvées dans le Tardenoisien moyen et le stade moyen de la Culture de la Somme, chez des gens qui ne sont certainement pas des producteurs. On rencontre dans le Beaugencien deux types principaux, l'outil de Montmorency et l'outil de Beaugency (Rozoy 1978, p. 828), celui-ci si rare à Montmorency que J. Tarrête (1977) n'a pas jugé nécessaire de l'y individualiser. Il y a des "pics à crochet" qui sont inconnus à Montmorency, quoique généralement faits sur des outils de Montmorency. Ces types distincts n'ont-ils qu'une pure détermination stylistique et donc culturelle, ou correspondent-ils à des fonctions différentes, les Beaugenciens étant intéressés par le biseau opposé à la face plane, les Montmorenciens par les deux angles droits limitant cette face plane (Rozoy 1978, p. 830) ? Il reviendrait aux tracéologues de nous répondre. Mais c'est encore un élément montrant dans la mosaïque spatiale des archers une diversité beaucoup plus grande que dans celle du Magdalénien : ces outils sont associés dans le Beaugencien récent de Lorges aux armatures beaugenciennes évoluées et aux microburins très nombreux, mais dans le Bourbonnais à la même époque aux trapèzes et à un nombre plus réduit de microburins, alors que d'autres cultures à trapèzes se passent d'outils prismatiques. C'est rappeler que les éléments typologiques associés ne sont corrélatifs qu'au sein de la même culture, les associations sont autres dans la culture voisine (Rozoy 1978, p. 918-920). On retrouvera cette notion à propos de la mosaïque temporelle.

6. Les périodes précédentes.

Pour l'Ahrensbourgien et ses équivalents régionaux, pour les Aziloïdes et le Magdalénien, des groupes régionaux à typologies distinctes sont connus, même s'ils ne sont pas tous nettement délimités (Rozoy 1988, 1992 c, 1997 f, g, h). Mais il n'existe pas jusqu'ici d'études techniques concernant leurs différences. Celles-ci semblent moindres qu'au Mésolithique, on n'a pas décrit de styles synchroniques distincts et il ne paraît pas que cela puisse être le cas (des variations techniques diachroniques seront examinées ci-après). D'ailleurs, il y a, tant au sein des Magdaléniens que chez les Aziloïdes, une remarquable uniformité des armatures de chasse. Les pointes de sagaies en bois de renne, ensuite les pointes en silex, sont si identiques d'une région à l'autre de l'Europe que, à juste titre, on leur a donné les mêmes noms (Federmesser, comme l'a souligné le Pr Bosinski (1993), est l'exacte traduction allemande de "lame de canif", ancien nom des pointes aziliennes). Bien que G. Célérier (1979) en ait, à la suite de F. Bordes, reconnu une douzaine de variétés, contribuant à démarquer les archers aziliens et aziloïdes des lanceurs de sagaies magdaléniens dont les pointes paraissent plus uniformes, ces armatures de silex sont, techniquement, toutes des pointes à dos. Cela leur conserve une unité qui s'étend aussi à leurs dimensions (un peu supérieures à celles des armatures mésolithiques) et sans doute à leur mode d'emmanchement. Les variantes de ces pointes, en continuité d'un type à l'autre, sont associées en proportions variables dans la plupart des sites, et l'on n'en observe pas de variations numériques importantes entre les régions. Il semble que les différences d'outillages entre régions concernent ici plus les outils du fonds commun que le matériel de chasse : par exemple, la fréquence importante des perçoirs dans le Magdalénien du groupe parisien, des burins-becs-de-perroquet dans celui d'Aquitaine, des lamelles à bord abattu (éléments de couteaux complexes) dans celui du Massif Central. Ou encore la parure (Taborin 1993). Autrement dit, les groupes régionaux, encore séparés au Magdalénien par des zones vides, à l'Azilien plus proches topographiquement (mais non culturellement) les uns des autres, ne diffèrent de leurs voisins que peu et par des objets (dont la parure) sans incidence directe sur la satisfaction des besoins élémentaires : il ne semble pas que les 13 variantes des pointes aziliennes puissent constituer de fortes différences. Dans le Solutréen espagnol L.G. Straus (1990, p. 431) retient des régions distinctes selon les types de pointes, mais il s'agit de variantes stylistiques sans incidences techniques. C'est au Dryas III, à l'Ahrensbourgien et lors de ses équivalents latéraux encore mal connus, que commenceront à se préciser des différences synchroniques, voire des oppositions, concernant le matériel de chasse : pointes d'Ahrensbourg plus grandes dans une région, pointes Malaurie les remplaçant dans le Nord de la France, etc. On doute toutefois si cela pouvait porter à conséquences pratiques, il n'existe pas d'études techniques et l'on ignore donc l'amplitude des différences entre les séries (lithiques ou autres), à plus forte raison leur signification.

II. LA MOSAIQUE TEMPORELLE DES TECHNIQUES

1. Les changements dans les industries préhistoriques sont continuels. Leur rapidité est évidemment variable, dans l'ensemble s'accélérant avec le temps, mais nous ne connaissons pas d'industrie vraiment immobile : même au Paléolithique moyen chacune des cultures identifiées par F. Bordes (1950 b, Bordes et Sonneville-Bordes 1970) marque des modifications, dont la plus manifeste aboutira au Castelperronien. Les variations sont plus nettes, plus évidentes, au cours du Leptolithique, ce qui a entraîné à juste titre la distinction de dizaines de périodes et sous-périodes. Nos collègues et prédécesseurs ont parfaitement saisi depuis un siècle que certains changements sont plus importants que d'autres, d'où le groupement des couches en entités "culturelles" (Aurignacien, Gravettien, Solutréen, Magdalénien, Azilien). Celles-ci sont basées comme il se doit sur "le produit de l'industrie humaine" (Mortillet 1869), mais en fait sur les outils de silex et de bois de renne, sans grande considération de la parure, de l'art et d'autres éléments dont les variations transcendent ces divisions techniques (Chavaillon 1978, Demars et Hublin 1989, p. 28). A l'exception maintenant de menus détails, il ne semble pas qu'il y ait à revenir sur ces ensembles - sauf à les interpréter enfin plus en termes de techniques de vie que de groupes humains opposés. A travers les vicissitudes historiques d'une recherche plus tardive, l'application du même principe aux périodes suivant le Paléolithique fournit une division en trois parties : Aziloïdes (Epipaléolithique au sens restreint), Mésolithique ancien-moyen (à triangles et style de Coincy, du moins dans la plupart des cas), Mésolithique récent-final (à trapèzes et armatures en dérivant et style de Montbani) (Rozoy 1978). L'intégration, ou plutôt la ré-intégration, de l'Azilien dans la "période de transition" (Piette 1889) constituée par le Mésolithique sera explicitée ci-après en termes, précisément, de technique de vie (chasse à l'arc).

2. Des changements mineurs interviennent entre temps et transforment chaque ensemble technique lentement, mais non moins sûrement. Il faut avoir aussi conscience de leur nature et de leurs modalités, établir si les ressemblances ou les oppositions entre ces deux sortes de changements sont de natures contradictoires, ou si ce n'est qu'une question de rapidité dans les processus. Les changements sont progressifs, corrélatifs et indépendants : corrélatifs au sein de chaque culture, indépendants d'une culture à sa voisine. Ceci a été établi pour l'Epipaléolithique ("Mésolithique") (Rozoy 1978, p. 918-920). Il semble qu'il en aille de même, toutes proportions gardées, au Paléolithique supérieur où les unités culturelles et techniques sont plus larges dans l'espace (six groupes magdaléniens en France, Rozoy 1988, 1992 b, pour une trentaine de cultures au Mésolithique, Rozoy 1978) et dans le temps : l'Aurignacien dure plus de dix mille ans, le Mésolithique récent-final moins de deux mille. Ces changements lents correspondent à des inventions mineures, un nouveau modèle d'outil ou d'armature s'ajoutant au précédent, puis le remplaçant, sans changement important de technique. Au Mésolithique ancien-moyen on passe ainsi du triangle isocèle au triangle scalène et de la pointe simple (à troncature oblique) à la pointe du Tardenois (à base transversale), les emplois de ces armatures étant les mêmes, ce sont des modes sans changement technique important. Au Gravettien, Bosselin et Djindjian (1994, p. 82) soulignent la "communauté typologique" du Noaillien et du Rayssien lors du passage du burin de Noailles au burin du Raysse, cela contraste avec un changement un peu plus marqué lors du passage au Laugérien où les pointes de la Gravette reparaissent un tant soit peu (15 %) avant le retour massif aux burins du Protomagdalénien. On pourrait multiplier les exemples de ces variations mineures au sein d'ensembles dont les chercheurs ne contestent toutefois pas l'unité.

Le changement de style de débitage dans le Tjongérien est un nouvel exemple, mais en diachronie, de la primauté de la typologie sur la technique, déjà évoquée ci-dessus (Bordes 1961, p. 10). Le changement essentiel, majeur, a eu lieu lors du passage du Magdalénien au Tjongérien (culture à Federmesser ) : l'adoption de l'arc et de la flèche au lieu du propulseur et de la sagaie. C'est la définition même de la fin du Paléolithique : on abandonne un cycle de chasse de 30 000 ans, on en inaugure un plus efficace. Ayant réinventé l'arc, les derniers Magdaléniens, devenus les premiers Tjongériens (ou Aziliens) dès que l'invention est bien installée et largement utilisée, fabriquent donc (immédiatement, impossible de faire autrement) des armatures légères, en silex, pour armer leurs flèches de 20 g. Et, naturellement, ils fabriquent l'objet nouveau au moyen des techniques anciennes. J.-P. Fagnart (1993) trouve donc dans la couche tjongérienne la plus profonde de la gravière III-1 de Hangest un débitage qui est encore apparenté de près à celui du Magdalénien. Avec des Federmesser tjongériens ! Puis, les chasseurs réalisent que ce mode de fabrication, qui convenait aux besoins précédents pour faire les burins (dont on n'a plus besoin) ou les grattoirs (il en faut encore, mais peu, et plus courts), n'est pas bien adapté à la production des armatures nouvelles, dont la rectitude est indispensable. Ils continuent donc à modifier leur technique de débitage et l'on trouve dans cette même gravière, dans la couche immédiatement au-dessus, toujours avec des pointes de Tjonger, le nouveau débitage amélioré. L'analyste moderne, sensible à l'élégance des produits, peut certes le considérer comme moins beau, le décrire comme une régression : mais le fait est qu'il facilite la parfaite fabrication des pointes de Tjonger dont on a maintenant besoin. A nouveau, mais cette fois en diachronie et sur le même point, nous voyons le style de débitage dépendre du matériel de chasse désiré. Le style changera à nouveau lors du passage aux industries à grandes lames mâchurées, probablement des facies d'atelier d'un équivalent latéral de l'Ahrensbourgien, puis lors du passage au Mésolithique ancien : style de Coincy, mieux adapté à la fabrication des armatures microlithiques faites par section de lamelles fines.

3. Les grands changements d'industries sont causés par des choix cruciaux dans un domaine majeur : la chasse (pour les prédateurs). Ces retournements paraissent parfois si brutaux que l'on a longtemps douté de la continuité entre ces grandes périodes et que certains pensent encore en termes d'invasion solutréenne mettant fin au Gravettien, ou de Magdaléniens, sortis on ne sait d'où, exterminant les Solutréens. Les premiers chercheurs ne pouvaient évidemment établir immédiatement les continuités, mais G. de Mortillet (1869), s'il ne lui était pas possible de détailler la très grande partie de l'industrie lithique consacrée à la préparation des armes de chasse, avait saisi l'essentiel : que les outils étaient la base matérielle de la vie des Préhistoriques, et qu'il fallait donc se fonder sur ces moyens d'existence pour classer les cultures. Un siècle et demi plus tard, nous sommes un peu plus à même de préciser les mécanismes, le lien avec les techniques de chasse, et nous pouvons commencer à supputer les causes.

Durant tout le Paléolithique supérieur, il y a alternance (fig. 6), de pointes en silex (jusqu'au tiers ou la moitié des outils) et de pointes de traits en os ou surtout en bois de renne.
Celles-ci sont fabriquées au moyen de burins en silex (Leguay 1877, Movius 1966) qui, eux aussi, peuvent former la moitié ou plus des outils. Il subsiste généralement quelques pointes en bois de renne avec les pointes en silex, mais en faible nombre, avec peu de burins (et, réciproquement, peu de pointes en silex lorsque les pointes en matériel osseux dominent). Le changement de technique de chasse, passage de pointes en silex à des pointes en bois de renne, ou inversement, entraîne un bouleversement dans l'équilibre de l'industrie, puisqu'on n'a plus besoin de tant de burins si l'on fait les pointes en silex, celles-ci prenant une place nouvelle, tandis que les autres outils du fonds commun, la parure et l'art varient beaucoup moins en usages réels la plupart du temps, malgré des modes comme celles du grattoir caréné ou de la lame étranglée. Ph. Smith (1966, p. 370) note au cours du Solutréen "un fort conservatisme pour les outils ordinaires" (en pierre ou en os), qui sont les mêmes que dans les autres "cultures", et pour cause : on n'a changé que le matériel de chasse, et ce qu'il fallait pour le fabriquer. L'augmentation apparente des grattoirs ne vient que compenser arithmétiquement la baisse des burins; sans doute les outils domestiques varient-ils à d'autres moments, non retenus comme majeurs. Le rapport numérique grattoirs / burins, si souvent employé pour les comparaisons entre industries du Paléolithique supérieur, est donc en définitive un substitut du rapport pointes en matériel osseux / pointes en silex qui n'est pas quantifiable à cause des matériaux différents dont les durées de fabrication et d'utilisation sont très opposées. Les séries d'outils que l'on compare n'ont pas du tout des compositions fonctionnelles analogues, il suffit de le savoir.

Fig. 6 - Les renouvellements d'outillage du Paléolithique supérieur.

La correspondance des pointes en os et des burins est pratiquement totale, avec opposition aux pointes en silex, qui ne nécessitent pas de burins. Les changements dans les outillages lithiques du Paléolithique supérieur n'ont pas d'autre cause que ces alternances entre les modèles de pointes de traits, mais ce qui reste à établir, c'est à quelles nouveautés dans la technique de chasse répondent les dites alternances.

La succession des "cultures", de l'Aurignacien au Gravettien, au Protomagdalénien, au Solutréen et au Magdalénien, n'a pas d'autre origine que ces transformations sur place par choix ou (et) inventions successifs, transformations difficiles à saisir parce qu'assez rapides comme l'a bien montré F. Bordes (1959, p. 107-108), soulignant qu'à la suite d'une invention importante qui peut se développer "de façon explosive (...) on a l'impression (...) qu'un stade avancé de son utilisation a déjà été atteint. En réalité, bien entendu, ce peut n'être que le début. Un tel cas est assez analogue à ce que Teilhard de Chardin appelait la résorption automatique de la base des phylums en paléontologie". (Voir aussi à ce sujet Smith, 1966, p. 362, et son renvoi à Spaulding (1960, p. 454-455), montrant la raison de la rareté des assemblages transitionnels). Mais ces transformations, même "explosives", ont toutes lieu dans le même cadre de la chasse au javelot ou à la sagaie, perfectionnée progressivement, où L. G. Straus (1990, 1993) voit aussi "le composant le plus dynamique du Paléolithique supérieur". Ces "cultures" successives ont été définies sur une base lithique, plus, parfois, les pointes de projectiles en matières osseuses. Si l'on faisait entrer en compte, comme J. Chavaillon, le reste du travail humain : types d'habitat, organisation du sol, technique de débitage, vie économique, plus encore ce qui a disparu : bois, vêtements etc, on aurait d'autres coupures, la continuité apparaîtrait mieux et l'on retrouverait l'évolution en mosaïque temporelle décrite pour le Paléolithique inférieur par J. Chavaillon et coll. (1978) et par le présent auteur pour l'Epipaléolithique (Rozoy 1978, p. 918-920, Rozoy 1992 a), comme il apparaît par les observations de P.Y. Demars et J.J. Hublin (1989, p. 28) sur le non-synchronisme des coupures entre ensembles lithiques et artistiques, et le "découpage encore différent" pour l'industrie osseuse.

4. Nous ne comprenons pas encore les raisons (techniques plus probablement que de simples modes) de l'abandon des pointes en bois de renne de l'Aurignacien pour les pointes en silex du Gravettien (avec retour aux matières osseuses lors de l'intermède Noaillien-Rayssien, Bosselin et Djindjian 1994), des brefs retours au bois de renne au Protomagdalénien, et au silex au Solutréen (fig. 6 et 8). Des comparaisons à grande distance pourront être utiles : si les changements sont analogues et synchrones dans des cultures éloignées, cela évoque un déterminisme technique provenant de la diffusion d'une même invention adaptée de façon autonome par les groupes. Les études en cours sur les traces d'usage portées par les pointes de La Gravette, comparées aux traces expérimentales (Cattelain et Perpère 1994, 1996), permettront peut-être aussi d'avancer : on peut supposer par exemple le passage de lances tenues à la main (cas très probable pour le Moustérien) à des javelots jetés, mais sans propulseur, ce qui exigera de nouvelles expérimentations.

Fig. 7- La flèche de Loshult , sa pointe et son tranchant latéral, armatures de la seconde flèche, d'après Malmer (1968).

1, le bout de la flèche, montée. - 2, la pointe. - 3, le tranchant latéral. - 4, 5, les armatures de la seconde flèche de Loshult, trouvées séparées de leur hampe.
Sur des hampes minces (5 à 10 mm) pesant 10 à 20 g pour une longueur de 50 à 90 cm, il faut des armatures ne pesant que 1/2 à 1 g (l'équilibration est assurée par la vitesse et l'empennage). On ignore jusqu'ici la proportion des armatures qui étaient disposées latéralement pour agrandir la plaie et favoriser la pénétration dans le corps du gibier.

Le changement au Gravettien est lent, très progressif, les pointes en silex et en matières osseuses sont employées concurremment pendant de longues périodes. Bosselin et Djindjian (1994) précisent, sans chercher à rien en conclure au sujet de la chasse, qu'au Laugérien, dans le pléniglaciaire, il y a encore beaucoup de burins (28 %, puis 36 %), donc les pointes en os n'ont pas disparu avec le froid, on n'observe à aucun moment du Gravettien de bouleversement analogue à celui du Solutréen (dominance presque totale des pointes en silex) ou du Magdalénien moyen-supérieur (disparition des pointes en silex qui reparaîtront tout à la fin). Il semble qu'il y ait au Gravettien quelque hésitation chronique entre les deux procédés. On peut donc penser qu'aucun des deux ne faisait alors preuve d'une réelle supériorité. L'origine des changements est évidente : ce sont les choix des matériels de chasse. Mais il nous manque le détail et les raisons de leurs successions. Il serait temps que nous nous penchions un peu plus précisément sur la façon dont les Aurignaciens, les Gravettiens et leurs descendants se sont procuré de quoi manger.

Ensuite, les choses sont un peu plus claires : le propulseur (Stodiek 1993, 1997 et fig. 9, Cattelain 1997) apparaît à la fin du Solutréen vers 19 000 B.P. par un exemplaire unique (Cattelain 1989). Les pointes à cran du Solutréen supérieur, pesant en moyenne 4,30 g (Plisson et Geneste 1989), ont été employées sur une large surface (tout le Sud de la France et une bonne partie de l'Espagne) et pendant un assez long temps, près d'un millénaire. Si elles avaient armé des flèches d'arc, cela traduirait une généralisation et il n'y aurait aucune vraisemblance à la disparition de l'arc ensuite. D'ailleurs le poids de ces pointes est bien au-dessus de tout ce que nous connaissons pour des archers préhistoriques : dès l'Azilien les poids des pointes sont de l'ordre de 1 à 2 g, et dès l'Ahrensbourgien on descend au-dessous de 1 g. Il faut donc penser que les pointes à cran du Solutréen armaient des sagaies de propulseur courtes et minces, équilibrées avec ce poids de presque 5 g (3 g en Espagne, Straus 1990). Comme il s'agit d'une série continue (unimodale, les histogrammes de tous les caractères publiés par Plisson et Geneste sont formels), on ne peut penser à l'emploi simultané des deux engins, qui aurait entraîné l'existence de deux valeurs avec une lacune plus ou moins nette entre les deux maxima. Après cet objet unique de Combe Saunière, il y a un trou de 4 000 ans avant les 122 exemplaires des Magdaléniens III (faciès à navettes), IV et V. Nous savons maintenant (Rozoy 1992 a, b) que la grande sagaie de 200 g lancée au propulseur exige pour son équilibre des pointes de l'ordre de 20 g et plus. En matière osseuse elles sont longues à fabriquer, mais durables. D'où le Magdalénien et ses burins. L'absence de propulseurs retrouvés au Badegoulien (qui fait moins de burins) et au Magdalénien ancien laisse ouverte la question de propulseurs en bois ne se conservant pas, assez probable (il ne faut que trois heures pour fabriquer un bon propulseur en bois, qui sert pendant des années), ou d'une éclipse comme l'arc, inventé une (première ?) fois en Espagne (le Parpallo) à la fin du Solutréen, avec des pointes de moins de 1 g, en a connu une de 8 000 ans, et peut-être pour la même raison : inventeur non suivi (Rozoy 1996 a), avec retour aux pointes en matières osseuses. Peut-être l'invention du propulseur, plus simple d'emploi, a-t-elle étouffé celle de l'arc, mais la conclusion est la même : les cerveaux moyens n'avaient pas le niveau requis pour utiliser une machine, la première de l'histoire humaine.

Fig. 8 - Les pointes de javelots et de sagaies.

C'est pratiquement la définition du Paléolithique supérieur : les cultures du javelot et de la sagaie. Pointes de lances ou de javelots à base fendue ou losangiques de l'Aurignacien, pointes de la Font Robert et de la Gravette, pointes de javelots en matière osseuse du Noaillien et du Protomagdalénien, pointes à cran (et autres) du Solutréen, pointes de sagaies à base biaise ou à double biais du Magdalénien, presque toutes sont adaptées à des hampes d'assez forts calibres (15 à 20 mm, sinon plus, au moins au bout distal où se met la pointe offensive), pesant 300 à 400 g et plus pour une longueur de plus de 2 m. Ces armes ont besoin pour une bonne équilibration d'une pointe de 20 à 30 g au moins. Mais nous ignorons les techniques d'emploi (de lancer ?) pour le Paléolithique supérieur ancien. Trop habitués à des reproductions réduites (aux 2/3, Sonneville-Bordes 1960), nous oublions facilement le calibre important de ces armatures. Comme expérimentateur, l'auteur peut attester que lancer avec le propulseur une sagaie dépassant 200 g est toute autre chose qu'à 140 ou 160 g (Ulrich Stodiek, pourtant très robuste, utilise des sagaies courtes de 1,50 m pesant 90 g, Stodiek 1993 et participation aux concours à ses côtés). On peut donc penser que les pointes les plus larges - pas nécessairement les plus anciennes - armaient des lances utilisées au combat rapproché, sans lancer. Au Parpallo une partie des pointes à pédoncule sont nettement plus petites, vers 1 g, et raisonnablement emmanchables sur des flèches d'arc, mais cela apparaît comme une exception qui n'a pas diffusé. A Combe Saunière, au Placard, au Fourneau du diable et au Pech de la Boissière (Plisson et Geneste 1989) les pointes à cran, avec un poids moyen de 4,30 g, paraissent à la limite d'utilisation de l'arc, on pourrait croire qu'il y ait eu à la fois lancer au propulseur (attesté à Combe Saunière par un crochet unique) et peut-être à l'arc, mais les histogrammes publiés montrent qu'il s'agit d'une seule série continue, à rattacher probablement au propulseur.
1. Abri Lartet, Aurignacien I. - 2. La Ferrassie, couche H, Aurignacien II. - 3. La Ferrassie, couche J, Périgordien V-1. - 4. La Gravette. - 5. La Balutie (Montignac). - 6. Laugerie-Haute-Est, couche F, Protomagdalénien. - 7. Le Placard, Magdalénien IIa. - 5, d'après Smith 1966, les autres d'après Sonneville-Bordes 1960.

Fig. 9 - Le lancer de sagaie avec le propulseur, d'après U. Stodiek (1993).

La décomposition cinématographique du mouvement a permis d'en établir tous les détails. Il y a là évidemment utilisation du principe du levier, mais il est douteux que les Magdaléniens en aient eu conscience, parce que c'était surtout un allongement du bras dont ils s'étaient toujours servis sans l'analyser.


5. Une (ré)invention majeure, celle de l'arc, met fin à ces cultures du javelot et de la sagaie. L'arc veut pour ses flèches de 20 g des pointes légères (1/2 à 2 g, fig. 7), vite faites parce qu'on en perd beaucoup, d'où le retour au silex plus fragile et qui perce mieux (Stodiek 1993, p. 202, 1997), et la microlithisation (qui prouve l'emploi de l'arc, Rozoy 1978, p. 956-963 et 1008-1020). D'où aussi le changement total de cadre, qui de plus coïncide (par hasard ?) avec celui des outils communs (raccourcissement des grattoirs, probablement par invention de manches). Les chasseurs passent, avec l'arc, à un tout autre domaine, l'Epipaléolithique ("Mésolithique") (Rozoy 1978, 1992 b) où la diversité des outillages devient énorme, bien au-delà de la forte augmentation de la population. Il y aura des variations internes importantes et non moins continues avec les trois changements techniques évoqués plus haut : pointes à dos, troncature oblique de lamelles, trapèzes typiques et leurs dérivés. Nous en ignorons malheureusement les déterminations, l'hypothèse concernant les trapèzes est celle d'un arc plus puissant (à deux courbures ?). Toutes ces transformations supposent autant de progrès mentaux, et l'acculturation rapide des archers passant au Néolithique vers 6 000 B. P. montre bien ensuite que le niveau mental et social voulu pour ce nouveau progrès (cette révolution) était acquis chez eux. La pression permanente du milieu n'a pas cessé, elle s'est compliquée.

Dans deux cas majeurs au moins, le propulseur et l'arc, la cause première des grands changements d'industrie est donc l'invention d'un remarquable engin de chasse, qui oblige à bouleverser la panoplie des outils. C'est pourquoi le changement paraît brutal : dès l'adoption de la nouvelle arme, le chasseur est obligé d'utiliser le matériel adapté. Et de le fabriquer comme il peut, au début avec les procédés anciens, puis en modifiant ceux-ci. Les conséquences sociales seront plus lentes, par inertie : 500 à 1 000 ans.

III. MÉCANISMES ET CAUSES

1. Remonter des pointes aux lances, javelots, sagaies ou flèches est, pour comprendre les méthodes de chasse, et donc les tranformations des industries, un premier pas que nous abordons à peine. Les expérimentations n'en sont qu'à leurs débuts, il y a là tout un domaine à explorer, de quoi occuper, en plein contact physique avec les réalités, bon nombre de chercheurs. Pour ceux qui préfèrent le calme du laboratoire, il y a les pointes (en silex ou en matières osseuses) à mesurer, à peser, dans la perspective de reconstitution de la hampe : celle-ci était nécessairement, à son extrémité distale, d'un calibre au moins égal à celui de la pointe. Or, si nous avons (Camps-Fabrer 1988) pour les pointes de sagaie en matériel osseux une assez bonne documentation par types (et non par époques), à laquelle toutefois manquent les poids de reconstitution, nous ignorons pour la plupart des types de pointes en silex l'échelle de variation de ce calibre, bien que les objets soient dans nos laboratoires depuis des décennies. Nous avons depuis peu de bonnes études parcellaires, les premières ont porté sur des objets triés (Geneste et Plisson 1986), puis sur des ensembles du Solutréen final (Plisson et Geneste 1989, Geneste et Plisson 1990 b, avec les poids : moyenne 4,30 g), du Solutréen espagnol (Straus 1990), du Gravettien (Perpère 1997), mais il manque encore les largeurs des parties susceptibles d'être fixées sur les hampes, les traces d'emmanchement, et surtout les comparaisons avec les pointes de l'Aurignacien et du Gravettien (et / ou leurs reconstitutions, pour celles qui sont en bois de renne et ont perdu du poids par le séjour en terre). Il faudrait aussi pouvoir comparer avec les pointes précédentes du Solutréen ancien et moyen. Il faudrait savoir si ces calibres et ces poids varient dans le temps, d'une "culture" (Aurignacien, Gravettien...) à la suivante ou même s'il y a un saut de dimensions au cours du Solutréen entre les feuilles de laurier et les pointes à cran. Ce saut a été constaté en Espagne par L.G. Straus (1990) entre les pointes à base concave (moyennes 6,34 cm et 9 g) et les pointes à cran (moyennes 4,94 cm et 3 g), tous les critères différent de façon hautement significative, les largeurs des pointes à base concave sont près du double de celles des pointes à cran. L.G. Straus propose des emplois différents, comme pointes de lances ou javelots (spears) ou même couteaux d'une part, de sagaies ou de flèches (darts or arrows) de l'autre. Il ne semble d'ailleurs pas que toutes les feuilles de laurier (beaucoup sont très grandes) aient été des pointes d'armes : Geneste et Plisson (1990 b) signalent que seules les plus petites portent des stigmates et fractures d'impact. Il faudrait aussi savoir s'il y a variation dans l'espace, d'un groupe régional (une réelle culture, cette fois, au sens de groupe humain cohérent avec ses techniques et ses traditions) à son voisin et parent. Ces données seraient nécessaires aux expérimentateurs qui, sur le terrain, sans appareil mécanique autre que leurs bras armés de propulseurs et d'arcs reconstitués, lancent sur des cibles en grandeur réelle (Rozoy 1992 b), et parfois sur des animaux fraîchement sacrifiés, des reproductions d'armes préhistoriques, pour examiner ensuite au microscope les traces qu'elles portent (Cattelain et Perpère 1994, 1996). Il est très probable en effet que les portées atteintes, leur précision, leur pénétration dans l'animal, les traces sur les pointes ou les lésions sur les os (Morel 1993, 1997) seront différentes en ce qui concerne le propulseur pour des hampes de 13 mm de diamètre, utilisées actuellement dans les concours, ou de 18-20 mm et plus comme le suggère la figure 8, pour une fois en grandeur réelle.

Il est bien possible qu'au Paléolithique supérieur ancien tout ou partie des pointes ait été placée sur des armes d'hast utilisées au contact de l'animal, sans lancer. L'hypothèse est même avancée pour les plus grandes des pointes solutréennes par L.G. Straus (1990). Seules des expérimentations en grandeur réelle pourront nous informer, prenant en compte, outre la puissance d'impact, mesurable avec des machines (Carrère 1990, Stodiek 1993, 1997, Geneste et Plisson 1990 a), la précision et d'autres facteurs obtenus par des lanceurs humains : voir la planche 105 dans Stodiek 1993, une sagaie sur douze dans le renne à 18 m et 7 sur 14 dans le loup à 12 m, quelques progrès on été faits depuis, fort heureusement ! Mais combien de compétiteurs seront-ils capables de toucher un ours à 28 m avec des sagaies de 350 g ? Et quelle sera la pénétration ? La constitution récente en France d'un Institut de Recherche Archéo-Cynégétique (I.R.A.C.), qui se veut un instrument de contact entre les expérimentateurs de terrain (déjà groupés en Belgique au sein du CEDARC et du CETREP) et les chercheurs en laboratoire, pourra, parmi d'autres organismes, servir la relance vers la recherche des compétitions d'armes préhistoriques dont le développement ludique impétueux ne doit pas faire oublier que la justification fondamentale demeure d'ordre scientifique. Ainsi approchera-t-on, en précisant les changements techniques dûs aux inventions, les mécanismes des changements. Reste la cause.

2. "Une adaptation des industries aux variations climatiques". Ce postulat ancien, jamais démontré et très souvent pris en défaut, est repris récemment par B. Bosselin et F. Djindjian (1994), F. Djindjian et B. Bosselin (1994) et B. Bosselin (1996) pour expliquer (sans se pencher sur le mécanisme ) la cause des changements assez importants constatés par eux au sein du Gravettien. Ces auteurs maintiennent leurs très sérieuses études sur le plan des seules industries lithiques, sans aucune évocation de l'usage des burins et donc des oppositions entre pointes de traits en pierre ou en matières osseuses. Ils ont observé "un climat rigoureux pour le Fontirobertien et le Gravettien indifférencié, à l'inverse du Noaillien et du Rayssien qui se développent pendant l'oscillation de Tursac. Enfin, le Laugérien et le Protomagdalénien se situent dans le pléniglaciaire très froid et très sec, entre les oscillations de Tursac et de Laugerie". La concordance assez précise des faits typologiques et climatiques, très sérieusement documentée et discutée, paraît difficilement contestable, c'est donc un apport très positif et important à notre connaissance du Paléolithique supérieur ancien.

La déduction relative aux causes n'en est pas moins discutable, car les contre-exemples sont légion. Citons à ce sujet pour le Paléolithique inférieur l'équipe de J. et N. Chavaillon (1978) qui souligne la continuité : évolution en mosaïque temporelle, qui exclut l'idée du ponctualisme aussi bien que d'un déterminisme climatique ("les limites changeantes sont difficiles à déterminer et ne sont pas les mêmes suivant les critères que l'on choisit"). Les divisions, utiles surtout "pour communiquer avec d'autres", sont donc conventionnelles, leur contenu est évolutif. H. Laville (1977, p. 136) écrit, en conclusion d'un tableau comparatif des plus fouillés : "il ne semble y avoir aucune relation entre les différents types de Moustériens tels qu'ils ont été définis par F. Bordes et les variations climatiques", et au sujet du Périgordien et du Solutréen (p. 131) : "des industries (ou des stades évolutifs) identiques se seraient développés sous des conditions climatiques différentes, et inversement"; il complète au sujet de l'Aurignacien (p. 137) : "il semble encore une fois qu'il n'y ait aucune relation entre les industries et le climat contemporain de leur mise en place", et J.-M. Le Tensorer (1977, p. 137) ajoute pour le Périgordien supérieur à burins de Noailles : "les occupants se sont adaptés au changement climatique sans rien modifier (...) dans leur technologie", ce qui contredit formellement les avis de Bosselin et Djindjian cités ci-dessus. D. de Sonneville-Bordes (1966, p. 30) écrit : "il n'y a pas de coïncidences entre le remplacement des industries ou cultures les unes par les autres et les transformations climatiques pourtant importantes qui ont jalonné les Temps glaciaires du Würm III et IV." Arl. Leroi-Gourhan et J. Renault-Miskovski (1977, p. 45) écrivent pour la fin du Magdalénien et l'Epipaléolithique-Mésolithique : "les changements d'industries sont relativement indépendants des fluctuations climatiques." L. G. Straus (1992) souligne que dans les Pyrénées "'Azilian' assemblages, like 'Magdalénian' ones, spanned a variety of environmental phases (...)", tandis que dans les Cantabres et au Portugal les 'Magdaléniens' ont vécu du cerf, du bouquetin et même du sanglier, dans des environnements non glaciaires et sans renne. Chacun des trois changements techniques essentiels dans les outillages de l'Epipaléolithique ("Mésolithique") a été produit avant le changement climatique dont on prétend le faire dériver (Rozoy 1978, p. 1189, Rozoy 1989, 1993), y compris le passage du Magdalénien à l'Azilien, seule exception admise comme "vraisemblable" par D. de Sonneville-Bordes (1966).

On peut donc faire observer très amicalement à B. Bosselin et F. Djindjian que la coïncidence des phénomènes (climatiques et typologiques), nécessairement encore un peu approximative vu la durée importante des épisodes en question, n'est qu'un indice, une présomption de causalité, en aucun cas une démonstration. Il manque ici deux éléments : le mécanisme en cause, la généralité du fait. Certes la preuve du mécanisme est difficile, faute de machine à voyager dans le temps, et l'on se trouve donc renvoyé à la généralité. On vient de voir que celle-ci est très largement en sens inverse. Souvent - en particulier pour les trois changements techniques du Mésolithique (Rozoy 1989, 1993) - de telles coïncidences, que l'on avait cru constater lorsque les périodes climatiques et les industries étaient déterminées très globalement, se sont trouvées inversées quand on est parvenu à préciser les unes et les autres, et notamment leurs débuts, auxquels, comme y insistait F. Bordes (1959), on ne prête souvent pas assez d'attention. D'ailleurs Bosselin et Djindjian, dans leur remarquable remise en ordre du Gravettien, écrivent page 7 qu'au "Gravettien indifférencié", donc avant l'amélioration du climat, le nombre de pointes en silex (Gravettes + Font-Robert) est moindre qu'au Fontirobertien (25 % au lieu de 37 %), avec "apparition de quelques burins de Noailles" et "augmentation sensible des burins". Autrement dit, comme pour les trois changements techniques du Mésolithique, le changement technique en cause au Noaillien a débuté avant le changement de climat. On peut se demander, comme je l'ai fait pour le Mésolithique (Rozoy 1989), si les changements d'industries ont fait modifier le climat ! Il y a beaucoup de changements climatiques et la lenteur des transformations typologiques (surtout les mineures) est telle qu'en omettant les débuts on en trouvera toujours un intervenant à point nommé pour paraître confirmer l'idée préconçue de détermination climatique. D'ailleurs, pour trois périodes climatiques, Bosselin et Djindjian isolent six ensembles typologiques (sept avec la division du Laugérien en deux parties), il y a au sein de chaque épisode climatique un ou même deux changement(s) typologique(s) qui ne coincident pas avec des variations du climat, et nous revenons donc au cas général. On est curieux aussi de ce que donneraient les analyses informatiques si l'un des axes retenus groupait les éléments ayant le même rôle dans la chasse (pointes à dos, Font-Robert, fléchettes (Perpère 1992), et peut-être "microlithes", mais hors lamelles à dos) pour les opposer aux burins, dont le rôle principal, quoique non unique, est dans la fabrication des armatures en matières osseuses. Peut-être les oppositions entre les faciès du Gravettien seraient-elles plus nettes encore, en tous cas plus interprétables ethnographiquement. De toutes façons, même si le climat était en cause, le problème resterait posé du mécanisme de détermination.

3. Les inventions sous la pression permanente du milieu sont le vrai mécanisme de l'évolution culturelle. Chaque invention est la cause d'un changement déterminé, la succession des inventions constitue le mécanisme. Ce ne sont pas seulement les variations du climat, provoquant celles de l'environnement végétal et animal, qui font pression sur l'homme. La pression du milieu est continuelle, ne cesse jamais, même si ce milieu est momentanément stable. Comment peut-on oublier que la dangerosité de l'aurochs ou du bison, que la peste à moustiques provoquant les migrations des rennes, que le froid, la neige, l'inondation du dégel, la vitesse de course des animaux, que tous ces facteurs et tant d'autres s'imposent en permanence et réclament de nos ancêtres une adaptation continuelle ? Contrairement aux animaux, trop spécialisés, qui s'adaptent somatiquement ou qui déménagent, l'homme, non spécialisé, s'adapte à tous climats et dispose en outre de l'invention qui lui permet d'améliorer son sort. Il reste à comprendre pourquoi ces inventions ne surgissent qu'à une cadence relativement lente.

Or il y a deux conditions impératives à l'adaptation par invention : A. Il faut être capable d'inventer au niveau considéré. B. Il faut que tout le corps social suive. L'organisation sociale, adaptée par et pour les personnes moyennes, est foncièrement conservatrice. Elle est apte à enseigner, répandre et utiliser des nouveautés point trop révolutionnaires, que les cerveaux moyens n'auraient pu découvrir, mais qu'ils peuvent comprendre et appliquer, à condition que l'on ne sorte pas trop des sentiers battus. Elle constitue le très utile volant d'inertie assurant la pérennité des procédés techniques et leur assimilation par la grande masse des gens. L'organisation sociale ne peut en aucun cas inventer, créer des mécanismes personnels, car elle n'a que les capacités communes des personnes moyennes, et par définition l'invention n'est pas commune. Loin de promouvoir les nouveautés, le corps social les rejette longtemps (les inventeurs en savent quelque chose...). L'invention n'est adoptée et généralisée que si un nombre suffisant de personnes moyennes a pu déjà se convaincre de son utilité et s'en rendre maître. Cela dépend donc du niveau mental atteint par l'ensemble de la société, ce qui suppose la poursuite de l'évolution biologique du cerveau humain (Rozoy 1996, 1997 e). F. Bordes (1959, p. 108), sans se prononcer sur l'évolution biologique, avait déjà insisté sur ce niveau mental, en donnant pour exemple le propulseur et l'inadaptation des Acheuléens à s'en servir.

L'invention est donc inséparable de l'éducation. Le rôle de la tradition, de l'enseignement et du bain social dans l'évolution culturelle est incontestable et important. Il n'explique pas tout. Encore faut-il que le corps social soit éducable ! Un excellent exemple est fourni par l'arc et la flèche. D'après les pointes de projectiles (fig. 7), l'arc a été inventé plusieurs fois, en particulier en Espagne dans le Solutréen du Parpallo (pointes à pédoncule de l'ordre de 1 g). Il a été utilisé quelque temps dans une petite région, autour de l'inventeur génial qui l'avait mis au point, puis il a disparu sans avoir diffusé : le corps social n'était pas à même de s'en saisir de façon générale. Il faudra attendre plus de 8 000 ans pour qu'une réinvention cette fois diffuse et soit généralisée, déterminant le changement total des outillages. Ce délai est largement supérieur à celui de l'effet social des inventions, alors de l'ordre de 500 à 1 000 ans, comme on le voit lorsque l'arc va diffuser à la suite de sa réinvention : en quelques siècles le pays est occupé en entier (un site à l'hectare en plaine alluviale, moins sur les plateaux, Fagnart 1993) il n'y a plus de région vide, en moins d'un millénaire les campements sont devenus plus petits, plus nombreux, le style de débitage a changé. On retrouve ici la constatation, qui "ne paraît pas révocable", de l'équipe de J. et N. Chavaillon (1978) sur 1,5 million d'années de Paléolithique inférieur : "Les premières modifications affectent l'équipement technique, et les transformations dans le genre de vie interviennent après". Mais cela ne prend pas si longtemps. Un délai de 8 000 ans ne peut correspondre qu'à la non-diffusion de l'invention par incapacité de la masse à suivre l'inventeur (et les petites pointes ont disparu), il faut attendre que l'évolution biologique du cerveau ait élevé le niveau moyen au point voulu. Le milieu, dont la pression permanente provoque et conditionne l'évolution culturelle par invention, comprend donc, et comprendra de plus en plus, le milieu intérieur de l'homme, milieu psychique et social, dont la rétroaction sur la cérébralisation est de plus en plus manifeste.

Les inventions essentielles sont quasi-simultanées dans des territoires non communicants : Europe, Asie, Amérique. Ainsi la technique Levallois (Bordes 1970, p. 19), le débitage de lames, l'arc, la production. Cette simultanéité a été soulignée par F. Bordes (1959, p. 109) qui distingue trois grands cycles culturels : Paléolithique inférieur et moyen, avec des "Moustériens" divers dans chaque continent; puis Paléolithique supérieur et Mésolithique, cycle lié au lancer de projectiles ("une autre révolution"), le Mésolithique étant "répandu largement sur le monde entier"; cycle de la production, non moins universel. Ce dernier est apparu très tard, même dans les régions où la production eût été possible de longue date. F. Bordes ne se prononçait à nouveau pas sur un lien avec l'évolution biologique. Mais cette simultanéité, qui existe aussi pour l'apparition de l'art (Rozoy 1997 e), n'admet pas d'explication purement culturelle. La cause fondamentale est donc dans la poursuite de l'évolution biologique cérébrale de notre espèce.


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