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Docteur Jean-Georges Rozoy


Résumé des abréviations utilisées dans les articles : consulter la liste.

Dr J.-G. Rozoy

LE MAGDALÉNIEN SUPÉRIEUR EN EUROPE : ÉCOLOGIE DÉMOGRAPHIE, RÉGIONS



Le Magdalénien supérieur (au sens de H. Breuil) est la seule période de cette culture largement étendue en Europe : avant l'épisode de Bölling, il faisait trop froid, les chasseurs étaient limités au Sud-Ouest de la France, avec plus au nord et à l'est quelques très rares points visités qui ne permettent, en dehors du Périgord, aucune étude de peuplement, ni de discuter si les facies relevés coexistaient ou étaient successifs.

Les sites connus du Magdalénien supérieur sont presque tous accumulés dans une quinzaine de zones restreintes, les trois quarts de la surface ne comportent que quelques gisements isolés à 50 ou 100 km du point visité le plus proche. Depuis 20 ans, les sites découverts sont presque tous dans les zones déjà bien fournies ; la répartition paraît donc correspondre au peuplement réel, les sites épars, souvent pauvres, étant le produit de visites brèves, et les régions à sites relativement denses ayant seules été réellement peuplées. La plupart d'entre elles comportent des reliefs très contrastés (Rozoy, 1988a) qui permettaient la chasse en toute saison, les animaux y migrant sur de faibles distances (Straus, 1986). Comme dans le Jura souabe (Hahn, 1979), presque tous les gisements sont très bas dans les vallées, mais des sites de points de vue existent (Rozoy, 1988a).
Les bords de fleuves forment d'autres points d'appel. Des plaines nues comme la Champagne sont évitées (Rozoy, 1988b), mais aussi des colines, et il s'agit plutôt du choix délibéré de petites zones favorables.
La vie était basée sur le renne, qui paraît avoir été un choix culturel, au moins dans certains cas, et sur le cheval, mais dans les Cantabres sur le cerf et le bouquetin. Les matériels employés dance, javelines, propulseur) supposent la chasse au rabattage et donc la vie par groupes élémentaires assez nombreux : 0-60 personnes de nombre classique de 25 est trop influencé par la relégation des "primitifs" subactuels dans les déserts, et par l'arc, Rozoy, 1992). Le flux perpétuel entre les groupes locaux explique la cohésion des groupes régionaux et la rapide diftusion des inventions. Les différences saisonnières sont fortes, difficiles à percevoir, mais on a pu prouver que l'Ardenne n'était pas occupée en hiver (Patou, 1992, confirmant Rozoy, 1986), ce qui pose (sans encore la résoudre) la question de l'art comme activité d'été.

La capacité nutritive maximale du territoire, meilleur moyen d'évaluer la population, est hors d'atteinte pour cette période, les animaux étant éteints (aurochs, mammouth, bison d'Europe) ou avant émigré dans d'autres conditions (renne). Mais on peut partir de l'estimation faite pour l'Epipaléolithique ("Mésolithique"), et comparer les nombres et abondances des sites des deux périodes. A l'Atlantique, on compte sur 4 cerfs et 2 sangliers au km2, dont on peut tuer un sur six, fournissant 60 % de viande, moins le gaspillage, plus la pêche. Les besoins étant de 2500 calories en moyenne, il y avait 150 000 rations alimentaires disponibles en France, mais avec de très fortes fluctuations, la population possible (et probable) pour les archers épipaléolithiques tourne autour de 50 000 personnes, enfants compris (Rozoy, 1978), peut-être plus au Boréal dans une forêt plus ouverte. Cette estimation basée sur des données récentes plus solides doit remplacer les précédentes (Biraben et Dupaquier, 1988 : 12 000 à 13 000). Il y a beaucoup plus de sites épipaléolithiques que du Magdalénien supérieur (30 à 50 fois plus, Rozoy, 1985, 1992), mais ils sont moins riches et ceux du Magdalénien sont moins faciles à identifier. Les silex des deux époques ne répondent pas aux même fonctions, il faut aussi compter avec la manie des armatures au Tardenoisien, avec la longue durée de l'Epipaléolithique (4 fois plus longue que le Magdalénien supérieur) et surtout avec l'occupation de tout le terrain par les archers. On peut conclure à un rapport de l'ordre de 1 à 4 (en faveur des archers, détails dans Rozoy, 1992).
La population du Magdalénien supérieur serait donc de 12 000 à 15 000 personnes en France, enfants compris. Ce chiffre global est cohérent avec celui proposé par Ambroise-Rendu(1967) et par F. Bordes (1969) : 50 000 au plus, et par E.S. Deewey (1960) pour la planète : 3 à 4 millions ; il est plus proche de celui de Biraben et Dupaquier (1988) ; 15 000 à 20 000 (leur documentation de départ est, ici, plus conforme aux progrès des connaissances). Le calcul de L. G. Straus (1986), pour les Cantabres, fournitune remarquable confirmation par critères externes en faveur de 12 000 : 200 à 250 personnes pour une fraction de territoire de 1 250 km2, soit 2 000 à 2 500 par groupe régional occupant 10 000 à 15 000 km2, mais dans la partie la plus chaude.
La discussion de la population par périodes est difficile : la plupart des sites ne sont datés qu'entre la fin du Dryas 1 et le début de l'Alleröd (fouilles anciennes ou conditions physiques défavorables). On avait postulé une expansion démographique dans le Sud-Ouest au Magdalénien VI (donc au Dryas Il) à cause du grand nombre et de la richesse des sites. Mais cette période aurait duré trois fois plus longtemps que le Magdalénien V (Bouvier, 1979), ce qui explique l'abondance des dépôts. Il n'y a en tout cas pas d'expansion (au contraire) en Belgique et en Rhénanie où tous les sites datés le sont du Bölling (Rozoy, 1989). Il n'y a pas non plus de reflux de population vers le sud-ouest, cela aurait introduit dans cette région des particularités typologiques que l'on n'y constate pas.


Fig. 1 : Le Magdalénien dans le Massif Central, d'après Daugas et Raynal (1976). Il y a plusieurs groupes de sites, et les espaces vides, en particulier dans le Nord, ne semblent pas avoir été inabordables. Sites isolés dans la montagne du sud-ouest.

Les groupes de sites observés sur le terrain proviennent de groupes humains distincts. Les compositions typologiques (silex comme outils en bois de renne ou autres) sont différentes, et l'art (Sieveking, 1986) ou la parure (Taborin, 1987) apportent des confirmations ou précisions. Exemples loin d'être exhaustifs : le burin bec-de-perroquet, propre au Périgord, l'abondance constante des lamelles à bord abattu dans le Massif central, les burins sur troncature qui dominent en Rhénanie (en Ardenne ils sont dièdres). Deux groupes géographiques peuvent provenir des mêmes personnes : les sites de l'Ardenne ont la même composition lithique détaillée que ceux près de Paris (Rozoy, 1988a) et des fossiles parisiens y ont été apportés (Rozoy, 1989b). C'est probablement le même cas entre le petit groupe de la Vienne et celui du Périgord, qui utilisent les mêmes coquilles fossiles venant de l'Atlantique 200 km. Par contre, le bloc Périgord-Quercy serait à scinder, et peut-être celui des Pyrénées. Il y a 6 groupes humains régionaux en France et en Belgique, un en Suisse (Sedlemeyer, 1989), trois ou quatre à l'Est, deux en Espagne (celui du versant méditerranéen ne pourra être précisé qu'après avancement des études). L'identification des groupes régionaux ne peut se faire sur un ou deux fossiles "indicateurs" ni sur une technique, mais doit résulter de la convergence de traits communs appartenant à plusieurs domaines.
Cela survient toujours dans un secteur géographique défini, et la société du Paléolithique supérieur était beaucoup plus fortement structurée qu'on ne le croyait.

Fig. 2 : Le Magdalénien supérieur (Bölling et Dryas II) en Europe. Cette carte a été établie principalement à partir de "La Préhistoire française", "La fin des Temps glaciaires en Europe", "L'art des cavernes" et "Le Magdalénien en Europe". Divers collègues, notamment C. Cacho, J.M. Fullola Péricot et J. Sedlemeyer, ont aimablement communiqué à l'auteur des manuscrits alors inédits. Régions habitées : nombre de stations certaines. Zones visitées : un point par site certain. L'opposition est frappante entre les zones utilisées et les régions pratiquement vides, avec des gisements isolés, à 50 ou 100 km du gisement le plus proche.


La structure géographique de chaque groupe reproduit celle de l'ensemble : il y a des agglomérations de sites distants de quelques kilomètres, et parfois moins, et entre eux des zones vides qui ne sont pas toujours dues à des obstacles matériels (fig. page précédente). Les Magdaléniens ont occupé certains points et laissé d'autres vides, ou ne les ont visités que brièvement, négligeant ce que les Aurignaciens ou les Solutréens avaient utilisé, dans des circonstances écologiques qui nous paraissent semblables. C'est un trait général du Paléolithique supérieur : on n'utilise pas tout le terrain.
La composition des groupes n'est pas équilibrée
: celui du Périgord n'a pas seulement plus de sites, mais (et de loin) les sites les plus abondants, et la plupart des grottes ornées. Les populations correspondantes étaient sans doute très inégales. Mais il y a une limite inférieure : Constandse Westermann et Newell (1985) montrent qu'on ne peut compter sur moins de 800 personnes (et mieux : 1 000) pour maintenir en vie un groupe régional. La dispersion des groupes locaux sur des surfaces trop vastes eût aussi été un danger, et c'est sans doute pourquoi les Paléolithiques n'utilisaient qu'une partie du terrain : moins du quart dans l'ensemble, mais moins du dixième dans la partie nord du pays, la plus froide. Il est douteux que chaque groupe ait existé pendant toute la durée : F. Audouze (communication personnelle, l'auteur la remercie) pense que les groupes du Bassin parisien se sont aventurés dans des condi[ions trop difficiles et ont disparu à l'occasion d'une crise. Les surfaces réellement parcourues sont assez proches les unes des autres : de 15 000 à 25 000 km2 par groupe. Ces surfaces sont à peine supérieures à celles qu'occuperont, avec des effectifs très comparables, les cultures épipaléolithiques ultérieures (Rozoy, 1990), la différence essentielle étant que les archers auront des voisins immédiats (puisque tout le terrain sera occupé) que les Magdaléniens n'avaient pas. On parvient donc au tableau suivant :

La richesse très variable des groupes explique les disparités apparentes de ces estimations. Il y a en sus 37 sites isolés, dont 16 en France. Ce sont là des bases de discussion soumises à nos collègues.

BIBLIOGRAPHIE

En raison du peu de place allouée, le lecteur devra chercher la plus grande partie des références dans les autres articles que les collègues étrangers ont demandés à l'auteur.

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BIRABEN J.-N. et DUPAQUIER J. (1988). Histoire de la population française, t. l : Des origines à la Renaissance, Paris. P. U.F. (pp. 34-36).

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