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Docteur Jean-Georges Rozoy


Résumé des abréviations utilisées dans les articles : consulter la liste.

1982

Dr J.G. ROZOY

LES ÉCLATS RETOUCHÉS DES MAZURES



Les méthodes d'analyse des vestiges préhistoriques doivent, on ne s'en avise pas toujours assez, être adaptées au but qu'elles poursuivent. On a trop souvent l'habitude de parler de "l'outillage" et l'on considère parfois, implicitement, n'avoir à étudier que les "outils" - donc, bien entendu, des objets volontairement et indubitablement façonnés comme tels. En réalité, cette vue simpliste, héritée du XIXème siècle, est fausse dans au moins deux des perspectives d'étude actuelles. En effet, si nous cherchons à reconstituer la vie quotidienne de nos ancêtres, à retrouver leurs gestes de travail, il nous faut à coup sûr examiner et étudier non seulement les outils façonnés (grattoirs, burins, armatures, ...) mais aussi les objets bruts de débitage: lames, éclats qui souvent portent des traces d'usage au même titre que des "vrais" outils; et aussi, bien entendu, les plaquettes lustrées ou incisées, les galets apportés et souvent percutés ou lissés, sans compter encore les nucléus et les percuteurs, etc.

Comment classer les groupes humains ?

Lorsque d'autre part, et complémentairement, nous cherchons à utiliser les vestiges retrouvés pour classifier les groupes humains, dans le temps ou dans l'espace (et si possible dans ces deux dimensions à la fois), il est à nouveau nuisible de nous limiter aux seuls "outils façonnés" reconnus traditionnellement par les préhistoriens. Dans cette perspective, seules nous importent les différences observables d'un groupe à l'autre (qu'il s'agisse de groupes temporels ou de groupes chronologiques) dans les traces qui nous sont parvenues. Et tout ce qui peut nous fournir de telles différences, outils ou "déchets", sera le bienvenu. Il faut donc à nouveau élargir la liste, mais cette fois à tout ce qui peut témoigner de ces différences. Celles-ci seront la plupart du temps quantitatives: plus de grattoirs ici, moins de burins là, et il nous faudra en outre juger si les variations sont statistiquement significatives.

Pour classer des groupes humains, peu nous chaut donc que la lamelle cassée dans l'encoche soit un déchet (sous le nom de "microburin raté") ou un outil à destination encore mystérieuse, ou que certaines "retouches" peu marquées soient probablement le résultat d'un travail: si leur fréquence varie d'un groupe à l'autre, ce seront de bons indices, tandis que de parfaits et évidents outils, par exemple des grattoirs courts sur éclats, ne nous serviront à rien si leurs proportions demeurent constantes dans une région ou à une époque données.

En outre, la classification des groupes humains ne saurait valablement reposer sur l'examen, fût-il soigneux et même correctement quantitatif, d'un nombre limité de "fossiles directeurs" (ou "indicateurs") arbitrairement choisis. Le bon sens nous commande de tout utiliser, même la dimension des abris, leur altitude ou l'abondance des vestiges ... lorsque de tels éléments sont disponibles, ce qui malheureusement est encore trop rare pour permettre un travail systématique. Dans les faits, seule l'industrie lithique est intégralement conservée, et seule donc elle permet des comparaisons à visée générale. Encore faut-il se servir de sa totalité ! Eliminer dès l'abord et sans discussion la plus grande partie des silex ("déchets" et même outils communs) pour ne travailler que sur les armatures, "partie sensible de l'outillage", ne peut mener qu'à des déconvenues: on verra certes ce qui change, mais on manquera la continuité, qui est attestée par les outils communs. On verra aussi de très larges communautés, d'ailleurs discutables (le "Beuronien" ou le "Montbanien" par exemple) mais on manquera les sous-groupes en leur sein, qui étaient les véritables communautés humaines, chacune avec son emploi différent des outils ménagers et d'ailleurs aussi avec des particularités de détail sur les armatures elles-mêmes. Et l'on passera à côté de la variation synchronique au sein du grand ensemble, qui en fait les points extrêmes beaucoup plus dissemblables entre eux qu'ils ne le sont de leurs voisins du grand ensemble limitrophe.

Les retouches accidentelles

Il nous faut donc étudier tous les vestiges laissés par chaque groupe humain préhistorique, tâche évidemment moins commode (et beaucoup plus lente ...) que le seul examen qualitatif des armatures. On se trouve alors, pour 1'Epipaléolithique ("Mésolithique") confronté, entre autres problèmes, avec l'abondance variable des éclats retouchés sans forme bien définie. Et, pour peu que le gisement soit pierreux ou superficiel, ces objet mal définis deviennent extrêmement suspects: ne sont-ils pas, en tout ou partie (peut-être au quart, peut-être aux quatre cinquièmes) le fruit purement accidentel du piétinement des couches, donc des "podolithes" nullement intentionnels, ni même produits d'un travail ? Ne sont-ils pas, en surface, le résultat des actions agricoles de tous les temps : labour, déchaumage au disque, piochage pour plantation de la vigne, hersage etc...? La patine ne peut sûrement servir, même lorsqu'elle existe: elle affectera les pseudo-retouches dues au piétinement ancien, à l'époque même de l'occupation préhistorique.

Le rejet en bloc

Une solution simple existe : rejeter en bloc tous ces objets sans forme définie, dans l'impossibilité où l'on croit être de reconnaître le bon grain de l'ivraie. On écartera de même les lames et lamelles retouchées, les unes comme "suspectes", les autres comme trop peu retouchées et donc n'étant pas de "vrais outils". De la sorte la typologie se simplifie beaucoup, se réduisant aux classiques grattoirs, burins, perçoirs et lames tronquées, à l'image du Paléolithique supérieur. Et le taux d'armatures, par complémentarité, se trouve renforcé ... et rejoint les chiffres du Tardenoisien classique (ceux-ci, calculés en maintenant les lamelles retouchées et les éclats retouchés, mais qu'à cela ne tienne!). C'est là, à peine caricaturée, la solution adoptée par S.K. KOZLOWSKI (1976), A.GOB (1979), S.K. ARORA (1976) et d'autres, et ceci sans égard au fait bien connu que les gisements sur sable (Hergenrath, Marlemont) fournissent le même taux d'éclats retouchés que les sites pierreux: on ne peut pourtant croire aux effets du piétinement dans ces sites sableux! Mais pour voir cela, il faut avoir étudié en détail les industries de plusieurs régions ...

Le rejet en bloc des éclats et lames retouchés présente de multiples avantages: non seulement cela contente les paléolithiciens (du moins ceux habitués au Paléolithique supérieur, car au Paléolithique ancien et moyen, il y a beaucoup d'éclats retouchés), mais en plus cela facilite le travail. S'y joint, bien entendu, la prévention inconsciente contre les "outils de fortune", censés ne pouvoir caractériser dignement un groupe humain. On ne conserve que les beaux outils, rapidement identifiés, et l'on n'est donc pas astreints à un examen fastidieux des caisses de déchets, la loupe à la main, pour chercher pendant des jours la moindre retouche sur des éclats informes. Et, par-là même, il devient donc possible d'"étudier" des dizaines, voire des centaines de sites, et d'opérer de larges synthèses à travers toute l'Europe; quitte à reprocher dédaigneusement aux besogneux, qui scrutent naïvement leurs silex à la loupe, de se limiter à un horizon étriqué (eût-il quelque 1200 km, Rozoy 1978).

Les autres indices

Les éclats retouchés, toutefois, ne peuvent manquer de se venger. En effet, même en admettant l'impossibilité de les authentifier, il est d'autres indices qui confirment ce qu'ils nous apprenaient. Ainsi le rapport nucléus/armatures. Le Tardenoisien ancien et moyen du Bassin Parisien compte, dans tous les sites étudiés, de 2 à 25 nucléus pour 100 armatures. Même le stade récent ne parvient, en un seul site (Allée Tortue II) qu'à 48. Dans l'Ardenne on en trouve 67 à 909 (4 sites de 67 à 100, 3 de 100 à 200, 7 au-dessus de 200; Rozoy 1978, p. 638): la différence est énorme! Si cela ne vient pas des éclats retouchés, à quoi diable cette opposition tient-elle? Ces nucléus ne seraient-ils que des balles de fronde, et nos archers, d'affreux maniaques des combats? ... Seul le site de l'Ourlaine se rapproche un peu du Tardenoisien avec 36 nucléus pour 100 armatures.

Autre élément encore, qui va dans le même sens: l'abondance du matériau; 10 kg pour 545 outils à Montbani II, dans le Tardenois, où pourtant le bon silex ne manque pas; plus de cent kilogrammes à la Roche aux Faucons, pour 250 "outils", au Plateau, dont 120 armatures (plus 168 éclats retouchés au sens d'A. GOB, bien qu'il soit très restrictif ... mais il les compte "à part"); et 308 "outils" dans la pente ... où les éclats retouchés n'ont pas été dénombrés. Les autres sites fournissent (sauf peut-être 1'Ourlaine) des indications analogues.

Il apparaît donc que la suppression des éclats retouchés des décomptes entraine une grave déformation (puisqu'on ramène ainsi le taux d'armatures à des chiffres élevés, et l'Ardennien au Tardenoisien). Certes, le problème n'est pas trop aigu pour les sites sableux, du moins pour les gens munis de quelque bon sens. Mais il demeure pour les gisements superficiels ou caillouteux.

Les critères de validité

On a donc cherché si les critères classiques permettaient quelque probabilité de distinction, au moins de façon statistique. Quels sont ces critères déjà anciens, mais que certains font mine d'ignorer? On les trouvera plus en détail dans un article récent (Rozoy 198l). En voici l'essentiel: sont suspectes et doivent être écartées les retouches irrégulières, alternantes, les denticulations (sauf si elles sont très régulières); en outre les retouches préhistoriques authentiques sont beaucoup plus souvent directes qu'inverses.

Un premier travail a donc été effectué, portant sur trois séries épipaléolithiques trouvées dans le sable et triées avant l'apparition de la présente discussion: Allée Tortue X, éclats retouchés; Allée Tortue X, lames retouchées non Montbani; Marlemont, éclats retouchés; et sur une série de l'Age du Bronze trouvée dans un limon: Belloy-Plaisance, éclats retouchés. On disposait en outre d'une série en quelque sorte expérimentale, les éclats de surface de Belloy-Plaisance, fortement malmenés par la charrue. Ont été étudiés: la face intéressée, l'angle des retouches, leur régularité, la situation proximale, mésiale, distale ou frontale, la latéralisation. Les conclusions (Rozoy 198l) sont formelles: les caractères des séries archéologiques sont cohérentes de série à série (même avec celle de l'Age du Bronze) et s'opposent nettement à ceux de la série de surface abîmée par la charrue. Les critères classiques sont absolument confirmés, la retouche préhistorique est directe dans les 2/3 des cas, régulière dans 66% des cas et plus, par contre ni la latéralisation ni le caractère distal ou proximal ne fournissent d'indice. La retouche accidentelle par contre est principalement alternante (plus des 2/3 des cas) ou parfois franchement bifaciale, elle est surtout irrégulière (plus de 50% des cas) , mais dans un tiers des cas elle peut être régulière et l'examen d'un objet déterminé ne peut donc fournir qu'une probabilité statistique, non une certitude.

C'est sur les mêmes critères qu'a été examinée récemment, grâce à la complaisance de L. PIRNAY, H. STRAET et P. LAUSBERG, la série des éclats retouchés des Mazures. Sur les 55 éclats retouchés et denticulés retenus lors du tri de 1972, seuls 48 ont pu, pour des raisons occasionnelles, être étudiés (mais les critères qui ont écarté les 7 autres semblent tenir au hasard et n'ont donc probablement pas d'incidence). Une pièce, à l'examen soigneux, s'avère porter une pseudo-troncature due à une action accidentelle, elle est donc à écarter. Restent 47 objets.

Voici les résultats du relevé caractère par caractère:

LES MAZURES (Pepinster) - 47 éclats retouchés

47

Retouche Directe 32

Inverse      8

Alterne       3

Alternante  4

66

Situation Proximale 6

Mésiale               15

Distale                25

Totale (P+M+D)    6

Frontale             14

64

Retouche Abrupte          39

Semi-abrupte 26

71

Retouche Régulière       46

Irrégulière     11

Denticulation 10

Encoche          4

55

Côté Droit 15

Gauche  18

Bilatéral   6

Terminal 16

20 pièces portent 2 ou 3 retouches chacune, de natures différentes ou non

On voit qu'à l'exception de la pièce signalée, incontestablement objet d'une erreur de relevé, l'ensemble concorde très bien avec les résultats obtenus dans les sites sableux (Rozoy 198l). La retouche directe et régulière l'emporte fortement, les autres caractères ne fournissant pas d'indice. On ne peut donc considérer, comme le fait A. GOB (1979) sans examen détaillé, cette série comme provenant dans son ensemble d'actions accidentelles. La présence de nombreux éclats retouchés dans les sites sur sable de la région (quoique en dehors du bassin de l'Ourthe...) nous oblige à penser qu'il y en a bon nombre aux Mazures aussi: pour juger, il faut voir un peu plus loin que son canton!

Est-ce à dire qu'aucune pièce accidentelle ne figure dans la série triée sur les critères classiques? On ne saurait l'affirmer. On peut espérer que la majorité des pièces sont authentiques; en fait, on a probablement admis un certain nombre de silex accidentés et écarté (parce qu'elles avaient été écornées) quelques bonnes pièces, sans d'ailleurs que ces deux actions aient une chance notable de se compenser mutuellement.

On remarquera que 17 pièces sur 47 (un tiers) proviennent de la surface, c'est-à-dire un peu plus que la proportion trouvée par A. GOB dans les outils qu'il admet (27 sur 105, soit 26%). (Les pièces manquantes, exposées à Luxembourg, sont probablement les plus nettes et les plus sûres, ce qui nous rapproche un peu de la proportion des pièces sûres). Il est vraisemblable que quelques pièces accidentelles figurent parmi les éclats retouchés retenus, mais c'est bien loin d'en être la totalité. (Notons au passage que les chiffres cités par A. GOB, 1979, p. 495, sont des "pourcentages" portant sur des totaux de 28, de 21 et même de 9 outils, ce qui est statistiquement assez aberrant ...). En fait, il faudrait se limiter aux pièces trouvées en fouille, mais alors, la série est trop courte ...

Nous voici donc en présence, pour les Mazures, de deux relevés: l'un exclut totalement les éclats retouchés (car si A. GOB en cite 21, il les exclut des pourcentages et de tous les raisonnements) et l'on peut assurer, par référence aux sites sur sables de la région que l'on exclut ainsi des objets authentiques; l'autre relevé les englobe, avec très probablement inclusion de quelques pièces accidentelles. Quelle est en définitive l'attitude nous induisant le moins en erreur? Il semble bien que ce soit le tri effectué selon les critères classiques (retouches régulières, non alternantes). C'est en tous cas la solution la plus cohérente avec le nombre de nucléus, la masse totale de silex utilisé, le rapport nucléus/ armatures. ... et avec les stations sur sable de la région.

Si le risque d'erreur paraît trop grand à la suite du tri proposé, la seule solution valable est de passer purement et simplement le gisement au compte "profits et pertes" et de ne pas l'étudier. En effet, la déformation induite par la méconnaissance des éclats retouchés est bien pire que celle provenant du tri. L'ennui est que certaines régions ne comportent que des sites pierreux (bassin de l'Ourthe) et se trouveraient donc exclues de toute vue d'ensemble ...

Le même problème - et la même solution - est évidemment à envisager pour les nombreuses lames et lamelles retouchées. On notera que, curieusement, A. GOB, 1979, s'il exclut les éclats retouchés des pourcentages, y comprend toutefois les lames bien retouchées, pourtant triées par lui sur les mêmes critères que les éclats. Ici interviennent à l'évidence deux opinions préconçues sous-jacentes et inconscientes: "Seul un outil de forme déterminée est un vrai outil" et aussi: "Les objets portant des traces d'utilisation ne sont pas de vrais outils et n'entrent pas dans les décomptes", deux opinions respectables, surtout en fonction de leur grand âge, mais qui entravent, comme dit ci-dessus, l'identification correcte des groupes humains.

Ajoutons encore que la découverte par L. PIRNAY (1981) d'une retouche spontanée de débitage ne vient qu'en apparence compliquer les choses. En effet, on voudra bien se souvenir que nous ne cherchons pas ici, pour la classification des groupes humains, des "outils vrais", mais seulement des indices permettant de reconnaître les groupes. Si cette retouche spontanée de débitage existe de façon analogue dans tous les groupes, elle ne créera aucune différence, et sa confusion avec une retouche volontaire ou avec le fruit d'un travail n'a pas d'importance dans ce cas. Si par contre (c'est probable) elle varie en fréquence dans le temps ou dans l'espace (ou les deux), alors elle nous fournit un indice parfaitement valable et nous devons l'utiliser.

D'autres indices proviennent d'ailleurs du style de débitage et du style de confection des outils, et des différentes caractéristiques techniques de la taille, etc.

Conclusion

L'utilisation des critères classiques (éliminer les retouches irrégulières, alternantes, les denticulations, retenir les retouches bien régulières) permet, dans les sites pierreux ou modérément atteints par les travaux agricoles, d'isoler parmi les éclats retouchés ceux qui ont le plus de probabilité d'être authentiques. Cette attitude paraît apporter à la vue d'ensemble du matériel une déformation nettement moindre que l'exclusion systématique de tous les éclats retouchés. L'alternative est uniquement de ne pas faire entrer le site dans l'étude d'ensemble, car de toutes façons l'exclusion en bloc induit une déformation beaucoup trop grave. En outre, il faut aussi retenir pour les comparaisons (que le site soit pierreux ou non) les lames, lamelles et éclats portant des retouches modestes, provenant peut-être de l'utilisation. Ces pièces peuvent témoigner, tout autant que les outils "intentionnels", de l'appartenance à tel groupe chronologique ou régional de population, comme encore font l'abondance des nucléus, et celle du matériau, le style de débitage, etc.


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