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Docteur Jean-Georges Rozoy


Résumé des abréviations utilisées dans les articles : consulter la liste.

1985

Dr J.G. ROZOY

DEUX MODES DE CHASSE SUR LE PLATEAU ARDENNAIS



Le plateau schisteux

Le plateau schisteux de l'Ardenne, prolongement Ouest du massif schisteux rhénan, forme à la frontière franco-belge (fig. 1 ) une zone de hauteurs culminant à 500 m (les vallées sont à 100-150 m). Il est flanqué au Nord d'une bande de calcaire dévonien (Givétien, Dinantien) où la Lesse a creusé, entre autres, les célèbres grottes de Han et de Rochefort. Plus au Nord-Est sont la Famenne et le Condroz, avec les alternances de schiste, de calcaire et de grès-psammite. Cet ensemble, peu propice à la culture des céréales, porte quelques prairies d'élevage et surtout (dans la partie schisteuse) des forêts, du temps de César encore réputées impénétrables (mais on y trouve des tombelles du Second Age du Fer, époque de La Tène).

Le peuplement épipaléolithique

Tout le massif ne fournit que de très rares témoins néolithiques (presque uniquement dans la bande calcaire) et, au contraire du cas général en France, les cultures des chasseurs, surtout épipaléolithiques, y sont bien plus fréquemment retrouvées que celles des cultivateurs: on y compte une dizaine de stations magdaléniennes, et les sites des «derniers chasseurs» se rencontrent par centaines (fig. 2). On a remarqué depuis longtemps (E. RAHIR et A. DE LOE, 1903. - L. LEQUEUX 1923. - E. RAHIR 1928. - J.-G. ROZOY 1978) que les gisements «mésolithiques» étaient le plus souvent sur le plateau, généralement à la rupture de pente, et parfois en liaison avec un point de vue naturel (La Roche aux Faucons). Les recherches récentes ont confirmé ce dernier fait: depuis la découverte des deux gisements (tardenoisien et magdalénien) de Roc-La-Tour en 1970 par mon élève R. Pia, plusieurs autres sites de points de vue ont été identifiés dans la forêt ardennaise (Roma. Roche à Pépin, les Dames de Meuse), et l'on peut en rapprocher la fouille des « Mazures » à Pepinster (L. PIRNAY et H.-C STRAET 1978). Toutefois d'importantes concentrations de silex épipaléolithiques sont apparues aussi sur le plateau, sans point de vue: Oizy, l'Ourlaine (T. DELVILLE I961. - J.-G. Rozoy 1978. J. et P. LAUSBERG-MINY et L. PIRNAY 1982).

Le peuplement magdalénien

Le campement magdalénien de Roc-La-Tour I, le seul découvert dans la région depuis près de 100 ans, faute de recherches essentiellement, est lui aussi au bord du plateau, à un point de vue remarquable (vision actuellement à 240°, mais à 360° à une période sans arbres), et à 275 m au-dessus de la vallée (J.-G. ROZOY I985). Ce serait banal pour un site des archers épipaléolithiques. C'est exceptionnel pour du Magdalénien supérieur : tant dans la moitié Nord de la France qu'en Belgique et en Allemagne centrale ou du Sud, les stations du Magdalénien supérieur sont trouvées habituellement dans les vallées, tout au plus à 20 ou 30 m au-dessus, parfois 50 m lorsqu'il n'y a pas d'abri plus bas (J. HAHN 1979). Les stations de Lumigny et du Beauregard sont certes sur des plateaux, mais ceux-ci ne dominent les vallées correspondantes que de 100 et 65 m, avec en outre des reliefs beaucoup moins accentués. Il semble qu'on puisse expliquer cette anomalie par la conjugaison de deux facteurs. D'une part le climat du moment: Roc-La-Tour se place probablement au Bölling, c'est-à-dire qu'il faisait un peu moins froid et que, contrairement aux périodes d'encadrement, on peut raisonnablement présumer l'existence sur le plateau d'une végétation notable, et donc de gibier. Si les autres sites se placent au Dryas I ou au Dryas II, il est normal qu'ils soient en bas.

La topographie locale

D'autre part, et surtout, il faut tenir compte de la topographie toute particulière de la région: il s'agit d un relief surimposé, le massif ardennais se soulève lentement depuis des centaines de millénaires, et les rivières ont creusé sur place (d’où l'anomalie de très nombreux méandres, encaissés entre des parois à 30°, 45° et plus, même sur la rive convexe). Il n'y a presque pas de prairies alluviales et, très souvent, des rochers tombent à pic dans la Meuse ou la Semois, empêchant tout passage. Les vallées, par exception, n'étaient donc pas ici des voies de circulation commodes. Le plateau, par contre, fortement découpé par les moindres ruisseaux, constitue un terrain de progression facile (fig. 3) où l'on peut, à niveau, parvenir à proximité de tout point du terroir, de façon à réduire à une seule descente et une seule montée les parcours en dénivelé.

Cette topographie s'imposait, bien entendu, tout autant aux archers épipaléolithiques qu'aux Magdaléniens munis de lances, de javelots et probablement de propulseurs. Ajoutons encore que le schiste, par nature, ne se prête pas à la constitution d'abris, ni de falaises. A Roc-La-Tour, toutefois, une étroite bande de quartzite (100 m environ), très diaclasée, donnait l'occasion d'un éboulis spectaculaire avec à-pics de 8 à 15 m et tores dominant le plateau. Ces tores protègent, en fait, contre les vents du Nord-Ouest le gisement magdalénien. Nous avons donc pratiqué, à la recherche de sites complémentaires, des sondages au pied de beaucoup de rochers offrant le même type de protection: ce fut un échec total (un éclat minime de silex pour 15 sondages de 0,50x1m avec tamisage intégral à 4mm). Il semble donc que la protection contre les vents du Nord-Ouest (qui apportaient le lœss) n'ait pas été la raison du choix de remplacement par les Magdaléniens. On ne peut penser non plus à la proximité de l'eau: la Semois est à 3 km, la source la plus proche à 600 m, avec dénivelé de 60 à 70 m, c’est donc un des sites de cette époque les plus loin de l'eau que l’on connaisse.

La diversité des biotopes

Ceci nous ramène donc à la propriété la plus évidente de ce lieu: le point de vue. D'après J. HAHN (1979) un champ de vision très étendu est noté dans les 2/3 des cas pour 48 sites magdaléniens du Jura souabe.

Notons encore que la situation au bord du plateau permet une exploitation commode des biotopes divers créés par la topographie: la différence de niveau sensible assure actuellement la floraison de certaines espèces avec 15 jours de retard (et plus) sur les hauteurs par rapport à la vallée. Il subsiste sur le plateau des reliques de la flore glaciaire, en particulier le Trientale. On ne compte sur le haut que 10 espèces d'arbres et arbustes (dont 4 rares) contre 20 et plus dans la vallée. Le plateau est froid, en 1980 nous avons eu de la gelée blanche pendant la fouille le 14 juillet. Les pentes exposées au Sud ou au Nord ont aussi des végétations et des évolutions très différentes. Sur les rares parties planes des hauteurs s'étendent des marécages et des tourbières. Les quelques prairies alluviales des vallées portent une végétation plus riche. Sur les pentes (les 3/4 de la surface) l'épaisseur de terre est très variable en fonction des détails du relief, et l'importance du couvert végétal, bien entendu, en dépend.

Certains bas de pente bien ensoleillés ont pu constituer pendant les grands froids du Dryas des refuges pour la végétation arborée, lui permettant de repartir plus vite lors de l'amélioration climatique. Il va de soi que la faune a connu de même des niches écologiques extrêmement variées avec la possibilité de trouver refuge en hiver dans des zones protégées. Cette région, en apparence inhospitalière, offrait donc en réalité à des groupes de chasseurs, de toute façon bien équipés pour vivre au froid, une grande variété de ressources permettant probablement de se rabattre d'un gibier sur l'autre de saison à saison. Il est remarquable de trouver 10 sites dans la région, alors qu'on n'en connait aucun entre celle-ci et le groupe parisien: la plaine champenoise était en définitive bien plus inclémente que le plateau ardennais morcelé.

En changeant ce qu'il y a à changer, les archers de la fin du Préboréal pouvaient, eux aussi, bénéficier d'une diversité comparable, et même plus importante en ce qui concerne la variété des espèces animales. Certes, le point de vue était nettement moindre en raison de la présence de la forêt: même assez claire (pins et bouleaux vraisemblablement), celle-ci suffit à cacher non seulement la perspective sur ce plateau (et les Tardenoisiens ne se sont donc pas installés près des tores, mais sur une autre avancée rocheuse à 80 m de là), mais aussi la plupart du gibier au sol. C'est toutefois l'un des très rares endroits dans toute la région où l'on puisse voir au loin, éventuellement correspondre (par signaux) avec des amis campés sur une autre hauteur (la Roche aux 7 villages et la Longue Roche sont visibles de Roc-La-Tour). Et la vision du ciel dégagé n'était peut-être pas indifférente à nos ancêtres. Enfin Roc-La-Tour, visible à 5 ou 10 km au milieu de la forêt, était un point d'appel évident pour les oiseaux migrateurs. Il n'est pas impossible que la «tenderie aux grives», encore active actuellement sur le plateau, avec ses traditions de don en lignée matrilinéaire (J. JAMIN 1972), remonte au-delà même des Ages du Fer et ait ses antécédents jusqu'au Préboréal.

Techniques de lancer

Le sol, malheureusement, est très acide, et l'on ne trouve pas même une mandibule de souris ou de lérot de l'an passé. Il n'est donc pas possible de confirmer ou infirmer la moindre hypothèse concernant les détails de l'alimentation, et nous devons nous reposer à ce point de vue sur la documentation fournie par les sites plus ou moins contemporains (A. LEROI-GOURHAN et M. BREZILLON 1966 et 1972 pour le Magdalénien, J.-G. ROZOY 1978 pour le Tardenoisien). Les gravures paléolithiques ne figurent pas nécessairement du gibier (et probablement pas du tout) et ne peuvent non plus nous servir à ce sujet. (On en a néanmoins reproduit quelques-unes à titre de témoins des structures mentales: fig. 4-6.) Le seul témoignage indirect est fourni par l'outillage de silex ... encore est-ce, pour les Magdaléniens, un indice au troisième degré, puisque les pointes de traits étaient en os ou bois de renne et ont disparu; nous avons toutefois les burins, dont nous savons depuis L. LEGUAY (1877) et M. BOURLON (1911) qu'ils ont servi à les fabriquer (H. L, Movius 1966). Il n'y a, dans le Magdalénien de Roc-La-Tour, aucune pointe de trait en silex (sur plus de 1000 outils), pas de «pointe azilienne» ni rien qui s'en rapproche. On doit donc penser à des pointes en os dont la fabrication est assez longue, ce qui nous oriente vers des lances et des javelots, au plus expédiés au moyen du propulseur, et dont on dispose en nombre limité.

A l'opposé, les Tardenoisiens, à 80 m de là, font en abondance, à la fin du Préboréal, des armatures de flèches (pointes et tranchants latéraux; J.-G. ROZOY 1978, 955-963 et 1008-1020) dont nous connaissons l'utilisation grâce aux trouvailles de Stellmoor (A.RUST 1943 et 1951) et de Loshult (M. PETERSSON 1951. - M. P. MALMER 1968). Aucun doute n'est permis sur l'emploi généralisé et abondant de l'arc et de la flèche comme moyen principal et presque exclusif de chasse, c'est-à-dire de vie, pour l'Epipaléolithique. Les armatures microlithiques (fig. 7), vite fabriquées, garnissent des flèches beaucoup plus nombreuses que les javelots ou les lances, et dont au besoin on changera la pointe endommagée. La préparation du fût et l'empennage donnent maintenant beaucoup plus de travail que la partie offensive elle-même, parce qu'il faut équilibrer le projectile pour stabiliser sa trajectoire (la flèche vole à 100 Km/h). Les gibiers n'ont, en Ardenne schisteuse, laissé aucune trace, mais nous savons par les autres sites qu'il s'agit essentiellement de cerf et de sanglier, (avec, aux périodes anciennes, de l'aurochs; la Roche aux Faucons; J.-M. CORDY 1976).

Méthodes de chasse

Corrélativement avec la technique du lancer, et par voie de conséquence, les méthodes de chasse elles-mêmes ont varié profondément: les gisements magdaléniens fournissent, dans l'ensemble, des outillages beaucoup plus abondants que ceux de l'Epipaléolithique; ils sont par contre beaucoup plus rares (en Ardenne: 10, contre plusieurs centaines pour l'Epipaléolithique; voir quelques cartes dans J.-G. ROZOY I978, 651-659).

Roc-La-Tour I (magdalénien) a fourni déjà un millier d'outils pour environ la moitié de ce qui restait après solifluxion périglaciaire et érosion touristique (40 m2). Roc-La-Tour II par contre (tardenoisien) en a donné 200 pour la moitié de la concentration intacte, et ceci, malgré la «manie des armatures » de ce groupe particulier, qui gonfle très fortement les effectifs lithiques. Ces rapports numériques sont tout à fait représentatifs des deux cultures, chacune livrant par ailleurs bon nombre de sites beaucoup moins riches, en particulier (pour l'Epipaléolithique) les sites de fond de vallée trouvés par T. DELVILLE (1961) aux bords de la Semois. Plusieurs déductions peuvent être tirées de ces observations.

Au plan d'ensemble, tout d'abord, que les Magdaléniens vivaient en groupes plus larges (50 à 80 personnes ?) que les Tardenoisiens et plus généralement les Epipaléolithiques (10 à 20 personnes, enfants compris?). Il est clair que l'arc et la flèche permettent la chasse efficace à 2 ou 3 hommes pour l'Epipaléolithique (on tire à 20, 30 ou 50 mètres, avec une bonne précision; à 100 m la force de pénétration devient médiocre). Les lanciers magdaléniens par contre, pour une approche plus fine (on tire à 5, 10 ou 15 mètres, sinon imprécision et faiblesse de pénétration font échouer l'attaque) ont besoin de rabatteurs, d'encerclement (dangereux, en outre, contre des aurochs!), de nombreux hommes armés. La disparité numérique entre les outillages des sites des deux périodes est le reflet pur et simple de la composition non seulement des groupes de chasse (et de rabattage), mais bien surtout des collectivités fondamentales de vie, c'est-à-dire des groupes élémentaires minimaux.

Les camps de base

Si maintenant nous examinons la situation particulière de Roc-La-Tour et de l’Ardenne, nous voyons que les deux gisements (magdalénien et tardenoisien) de Roc-La-Tour sont tous les deux des camps de base, où s'est effectué, probablement lors de nombreux séjours, l'ensemble des opérations nécessaires à la vie (sauf l'épannelage des rognons de silex, à cause de la distance des sources du matériau). Pour le site magdalénien la diversité des silex apportés (12 à 15 variétés) est un témoignage de cette multiplicité des visites Par contre, on connaît en Ardenne pour l'Epipaléolithique quantité de petits sites qui sont probablement des camps d'extraction, à activité spécialisée et beaucoup plus brève, y compris en fond de vallée.

Pour le Magdalénien nous ne disposons jusqu'ici d'aucun autre site dans la partie schisteuse, les autres gisements étant tous en relation avec des grottes calcaires (où les recherches ont débuté). Mais le fait du camp de base sur le plateau ne saurait être sous-estimé. Il apparaît donc qu'à deux époques radicalement différentes par leurs techniques d'armement, de chasse et même de vie sociale on a, en raison des particularités topographiques, placé les camps de base au bord du plateau, ce qui permettait une exploitation optimale de la surface accessible dans le classique rayon de 2 heures de marche (10 km en terrain plat et moins en terrain pentu).

Disparités régionales

Il est bien établi maintenant (J.-G. ROZOY 1985) qu'il n'y a pas de différence perceptible entre les industries lithiques de l'Ardenne et des stations au Sud de Paris, en ce qui concerne le Magdalénien. Il apparaît encore qu'au Magdalénien le terrain accidenté de l'Ardenne (schisteuse ou calcaire) était préfèré à la plaine champenoise crayeuse, où le seul site connu est celui de Férébrianges (d'ailleurs sur limons, et lui aussi sur un point haut). Il s'agit pourtant, à coup sûr du même groupe de population qu'au Sud de Paris: la Champagne devait donc être traversée. La variété des biotopes, évoquée plus haut, était très probablement la base de ce choix. Les Magdaléniens se cantonnaient à des régions définies dont les biotopes leur convenaient. D'ailleurs la Champagne n'est pas la seule zone vide: la Lorraine, l'Alsace, la Bourgogne même le sont tout autant (et la Bretagne). Le Magdalénien se présente en îlots dans un désert glacé. Par contre les Epipaléolithiques couvrent, de façon sensiblement égale, tout le territoire, de la Bretagne (Téviec) à l'Alsace (Haguenau) et du Tardenois à la Provence (J.-G. ROZOY 1978).

Remarquons aussi que Roc-La-Tour quartzitique, comme Chaleux calcaire et comme les autres sites de l'Ardenne, se caractérise (entre autres choses) par la présence de rochers, qui laisse présumer au Würm celle du bouquetin: c'était peut-être aussi un attrait pour les chasseurs. La vallée du Loing, avec La Vignette, Chaintréauville, Le Beauregard répond à la même spécification, ainsi que la grotte de Gouy et St-Mihiel; par contre, les sites de bords de grands fleuves (Etiolles, Les Tarterets, Pincevent, Marsangy, Verberie, Beiloy) ou de plateaux (Lumigny) ne paraissent pas susceptibles de la même observation. Pas de rochers non plus (du moins à portée proche) à Gönnersdorf ni à Andernach, les deux seuls sites à peu près sûrement contemporains de Roc-La-Tour I, et qui sont en bas de pentes.

Pour l'Epipaléolithique la diversité régionale s'analyse tout différemment. A la place de régions fortement occupées (Périgord, Pyrénées), d'îlots (groupe parisien, groupe de l'Ardenne), de quasi-déserts (voir sur la carte, fig. 1, l'isolement de Beiloy, de Verberie, de Farincourt) et de zones totalement vides (Bretagne), on trouve maintenant une répartition sensiblement égale, pratiquement indifférente au sous-sol (granité de l'Ouest, limon à Beaugency et à Belloy. sables et grès dans la vallée du Loing et le Tarde¬nois, grottes calcaires à Rouffignac, à Birsmatten, à Rochedane), comme au relief (jusqu'à 2000 m dans les Dolomites: A. BROGLIO, P. CORAI, R. LUNZ 1983); les sites sont aussi bien en plein air et en terrain plat (la majorité) qu'aux bords de rivières, sous abris, aux points de vue en bords de plateaux (Roc-La-Tour a), au bord de marais tourbeux, près de la mer, ou en montagne J.-G. ROZOY 1978, 1083-1090). Par contre, les disparités régionales concernent la composition de l'outillage: des idées analogues (identiques) sont traitées différemment de région à région et imposent, par leur style plus même que par la statistique typologique, l'idée de groupes de population voisins, apparentés, mais distincts. Ainsi dans l'Ardenne (J.-G. ROZOY 1978), à l'exception de Roc-La-Tour, intrusion tardenoisienne ancienne, le taux d'armatures est généralement bas (10 à 25% contre 50 à 75% dans le Tardenoisien), avec toujours des scalènes à petit côté concave, et un style de débitage nettement différent de celui de Coincy, et que les chercheurs locaux finiront bien par définir clairement un jour ou l'autre, ce qui exigera peut-être la coupure du groupe mais certainement pas sa fusion avec le Tardenoisien. La masse des éclats retouchés dans l'Ardennien contraste avec leur rareté dans le Tardenoisien. Cette opposition tranche avec le cas du Magdalénien (où les deux régions fournissent les mêmes assemblages lithiques), mais nous la retrouvons à plus grande échelle dans cette culture, où l'on peut distinguer en France au moins quatre ou cinq groupes régionaux: l'un dans le Sud-Ouest (avec peut-être une particularité pour les Pyrénées), un autre dans le Massif Central, un troisième dans le Sud-Est, et celui du Bassin Parisien qui s'étend à la Belgique et peut-être à la Rhénanie (Gönnersdorf). La différence entre les époques tient donc ici surtout à l'ampleur nettement plus grande (géographiquement) des groupes régionaux magdaléniens.

Effectifs de population

En fonction des estimations de population pour les deux époques sur la base des rations alimentaires disponibles à l'Epipaléolithique (J.-G.ROZOY 1978. 1064-1066 et 1105-1109), il semble que la différence d'ampleur porte sur le terrain occupé (parcouru) et non nécessairement sur les effectifs de chaque groupe régional à chaque époque: 10 000 à 15 000 Magdaléniens en France pour 4 ou 5 régions, cela fait 2 500 à 3 000 personnes par groupe régional. Et 75 000 Epipaléolithiques pour 20 à 30 cultures (peut-être 40) cela fait aussi 2500 à 3000 personnes par groupe régional; chaque groupe régional du Magdalénien pourrait alors comporter 30 à 50 groupes élémentaires («bandes») de 50 à 80 personnes, et chaque groupe régional de l'Epipaléolithique, comprendre 100 à 150 cellules de base de 15 à 20 personnes.

Bien entendu, il ne s'agit là que d'estimations grossières, de bases de discussion à peu près raisonnables. Bien entendu, aussi, on sait que les «bandes» de «primitifs» subactuels sont l'objet d'un flux perpétuel modifiant sans cesse leurs effectifs et leur composition (C. M. TURNBULL, 1961), ce qui est hautement vraisemblable également pour les populations préhistoriques menant un mode de vie analogue. Ce flux explique d'ailleurs la cohésion des groupes régionaux aussi bien que la diffusion des inventions, particulièrement rapide à l'Epipaléolithique. Il faut tenir compte aussi de la probable réunion des groupes élémentaires à certaines saisons favorables (actuellement les Ba Mbuti au Zaïre se dispersent à la saison du miel, mais ceux d'une région voisine au contraire se rassemblent alors: C. M. TURNBULL 1961). Il a paru toutefois intéressant de livrer ces propositions à la discussion de nos collègues.

Résumé

Le massif primaire de l'Ardenne (schisteux au Sud, calcaire au Nord), par sa topographie particulière (relief surimposé), entraîne la formation de biotopes très divers, et la circulation y est plus facile par le plateau que par les vallées. Cela explique la présence en bord de plateau de deux importants camps de base, l'un magdalénien (Bölling) et l'autre du Tardenoisien ancien. Malgré la différence des techniques de lancer (javelots ou arcs et flèches) et de chasse (groupes nombreux, groupes restreints), ainsi que du climat, les conditions topographiques ont favorisé l'occupation du même point. L'ampleur géographique des groupes régionaux est très différente: Bassin Parisien, Belgique et Rhénanie au Magdalénien (diamètre 500 km). Ardenne seule à l'Epipaléolithique (diamètre 100 km). Par contre, l'effectif humain du groupe régional paraît avoir pu être le même (2500 à 3000 personnes, enfants compris).

Bibliographie

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LÉGENDES DES ILLUSTRATIONS

Provenance des illustrations

Fig. 1, 3, 4, 5, 6 et 7 : dessins de l'auteur et de C. ROZOY (graphisme de la fig. 1 : Dominique FREIBURGHAUS). Fig. 2 : d'après E. RAHIR et A. DE LOE 1903.

Fig. 1. Le Magdalénien au Nord de la Loire

Le trait continu indique la limite du massif primaire de l'Ardenne, dont la partie Nord comporte du calcaire dévonien.

Fig. 2. Site épipaléolithiques de la vallée de l'Amblève (d'après E. RAHIR et A. DE LOE 1903)

Bien entendu, on a découvert d'autres sites depuis. Ces sites sont inégaux, beaucoup sont petits (camps d'extraction ?).

Fig. 3. Le relief surimposé

Les méandres ont creusé sur place et la rive convexe est presque aussi abrupte que la rive concave. La diversité des biotopes en découle, ainsi que la nécessité de circuler sur le plateau.

Fig. 4. Roc-La-Tour I (4153)

Loup gravé sur un schiste ardoisier. La plaque, qui mesurait environ 40x40x1,5 cm, a été lissée avant la gravure, d'où les traits horizontaux. Remarquer le dynamisme de la figuration, qui contraste avec d'autres animaux plus statiques. Etait-ce là le symbole du chasseur ou de son clan ?

Fig. 5. Roc-La-Tour I (4967)

Félin gravé sur schiste. La plaquette a été mise en forme (ou choisie) avant la gravure; elle est complète mais un peu exfoliée (schiste local plus fragile), L'œil utilise un relief naturel. L'expression est saisissante. Noter toutefois l'exagération de la canine. Est-ce encore le symbole du chasseur ?

Fig. 6. Roc-La-Tour I (4925)

Cervidé (renne ou élan ?) gravé sur schiste ardoisier. Les deux zigs-zags devant le front et derrière les bois répètent celui qui est devant la tête du loup (fig. 4): il s'agit certainement d'un symbole abstrait (les figurations réalistes étaient des symboles sous forme encore concrète).

Fig. 7. Roc-La-Tour II

Armatures microlithiques : pointes et tranchants latéraux de flèches.


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