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Docteur Jean-Georges Rozoy


Résumé des abréviations utilisées dans les articles : consulter la liste.

2003

Dr J.-G. Rozoy

TEMPS DE FOUILLE ET TEMPS D'ÉTUDE
Le cas du Mésolithique de plein air

Introduction


La meilleure préservation du Patrimoine archéologique est évidemment son maintien dans le sol qui l'a conservé plus ou moins intact depuis des siècles ou des millénaires. Préservation est aussi, dans ce cas, synonyme de non-connaissance. C'est là la contradiction qui fait l'essence même de toute problématique archéologique et surtout préhistorique, puisqu'il faut détruire à mesure l'objet même que l'on étudie. André Leroi-Gourhan (1966, 1972), par son analyse détaillée du site de Pincevent, a montré il y a trente ans l'état d'esprit dans lequel devraient être opérés la fouille et l'étude des gisements que nous parvenons à sauver de la destruction par les engins de tous ordres qui bouleversent notre sol. Le développement impétueux des terrassements de tous ordres pour l'aménagement du territoire (construction d'autoroutes, de terrains d'aviation ou de bâtiments divers, aussi pratique de labours profonds ou de sous-solage, etc) a entraîné en retour, non parfois sans quelque retard, celui des fouilles préventives ou de sauvetage depuis une quinzaine d'années. Mais les conditions économiques et aussi, il faut bien le dire, le mépris profond dans lequel la plupart des aménageurs tiennent la préservation du Patrimoine enfoui, n'ont pas toujours permis de respecter sur le terrain, et de loin, hélas, faute de délais et surtout de crédits suffisants, les conditions idéales de dissection des campements préhistoriques : des choix et des aménagements de méthodes ont été imposés par les circonstances. Les publications et les "documents finaux de synthèse" actuels portent aussi l'empreinte de leur époque : ils sont fortement marqués par le temps restreint dans lequel les chercheurs, submergés par les sauvetages, ont dû les rédiger. Et, bien entendu, les méthodes d'analyse varient selon la période préhistorique en cause et aussi selon le type de site, qui a ou non permis la conservation de vestiges organiques et / ou  de structures d'habitat, etc.

Le présent texte rend compte de l'expérience des auteurs et de leur équipe entièrement bénévole sur une série de sites mésolithiques de plein-air où l'os n'est pas conservé, qu'il s'agisse de sables siliceux purs (Sablonnière II, Montbani II, Marlemont [Rozoy 1978], Allée Tortue [Rozoy et Slachmuylder 1990, Rozoy 1999 b], Tigny [Rozoy 1998 b], Le Tillet [Rozoy 1996, 1999a]) ou de schistes et quartzites (Roc-La-Tour II [Rozoy 1978], Roche-à-Fépin [Rozoy 1990, 1998 a]).

La méthode de fouille


2.1. Notre seule vraie source documentaire est constituée dans ces sites par les silex apportés, débités, utilisés et / ou retouchés, qui sont dans l'ensemble de très petites dimensions (moins de 5 cm à 95 %, moins de 3 cm à plus de 70 %) et dont le maintien en place, dans du sable fluent, est pratiquement impossible, imposant le démontage à mesure. Dans les sables siliceux l'os n'est pas conservé, les pollens anciens sont détruits et remplacés, dans les meilleurs des cas, par ceux contemporains du recouvrement. Le charbon est le plus souvent lessivé (on en perçoit parfois la trace plus bas, Rozoy 1978, p. 463 et pl. 129) ou pollué. Les structures qui ont pu exister sont presque toujours effacées par la permanente percolation à laquelle les sables sont soumis, formant de pseudo-couches colorées qui sont en réalité les horizons de podzols fossiles ou actuels; les fosses ne sont donc généralement perceptibles que par la présence anormale de silex à des niveaux où le reste de la fouille n'en fournit pas et parfois par la constitution d'horizon B du podzol à la faveur de la croûte calcaire des silex [Rozoy et Slachmuylder 1990]. La couche archéologique est soulignée dans les sables par la présence d'un cailloutis faible (Tigny-Les Marnières) ou assez important (certaines parties du Tillet), selon les pierres à disposition des archers, et parfois par l'abondance des pierres brûlées (Allée Tortue). Les éléments archéologiques synchroniques ne forment pas dans les sables purs une mince pellicule dense, mais sont dispersés sur 20 à 30 cm d'épaisseur par suite du piétinement des archers, des terriers de taupes, de lapins, de renards, des vides de racines etc. Bien que dans certaines terrasses fluviatiles un peu argileuses on puisse reconnaître des couches distinctes, par exemple au Closeau de Rueil-Malmaison [Lang 1997] ou à Verrebroek "Dok" [Crombé et Megank 1996], cette dispersion sur quelques décimètres a été aussi observée dans les couches supérieures sableuses de Pincevent, où les niveaux correspondants ont pour cette raison été enlevés à la pelle mécanique [Gaucher 1996, p. 95-97]. L'expérience nous a montré toutefois, tant dans le Tardenois qu'au Tillet, que  la distribution originale des silex, généralement seule structure conservée, n'est pas complètement effacée, la majorité des déplacements s'effectuant sur place dans le sens vertical, la pauvreté du milieu limitant les bioturbations et l'apport ultérieur de sable séparant les époques. La distribution originale  ne se voit ni au décapage ni même à la fouille, elle apparaît essentiellement sur les plans. Dès le début des travaux menés en étroite collaboration avec le regretté René Parent [Rozoy 1989] fut mise au point une méthode de fouille exigeante permettant l'obtention de plans fiables.

2.2. Nous avons fouillé par quarts de mètres carrés et par niveaux artificiels de 5 cm (de 10 cm dans les sables de recouvrement), sauf dans les rares endroits où des couches naturelles étaient perceptibles. Nous avons pointé en place dans les 3 dimensions les silex remarquables : outils et armatures, éclats, lames ou lamelles utilisés, nucleus, microburins, mais aussi "grands" silex à plat, éclats d'avivage, de décortication. Le sable extrait a été tamisé à 4 mm pour récupérer ce qui avait échappé à la fouille, essentiellement petits déchets, microburins, débris d'armatures (Alain Turq nous a fait observer à juste titre qu'une maille de 4 mm serait trop large pour le Sauveterrien où elle laisserait passer trop d'armatures et de leurs débris, en particulier des triangles de Montclus; il va de soi que les conditions sont différentes selon le terrain et les cultures étudiées). Nous avons conservé le soi-disant "déchet" par unités de fouille. De cette façon, une fouille de 100 m2, habituellement conduite sur 8 à 10 niveaux, fournit quelque 3 500 à 4 000 petits sacs de "déchet", chacun avec son carton d'identification. Ces sacs sont vérifiés pendant la fouille même par la personne qui tient le cahier (habituellement C. Rozoy) pour en sortir les outils ou pièces remarquables non reconnus par les fouilleurs ou trouvés au tamis, puis compter les silex restants et en inscrire les nombres sur un plan, niveau par niveau (au début les plans ont été faits sur les pièces inscrites au cahier, mais les nombres totaux de silex sont plus fiables, v. fig. 1). Les totalisations dans chaque carré fournissent à mesure une première vue de la répartition topographique et permettent d'orienter l'extension de la fouille dans la semaine suivante. De la sorte sont conciliées les exigences d'un suivi scientifique valable permettant la constitution de plans détaillés et d'un rendement acceptable du travail, évitant d'ouvrir sans utilité, comme cela nous est arrivé au début, de larges surfaces hors de la concentration étudiée, mais invitant aussi à compléter l'année suivante une zone arrêtée trop tôt. Une équipe de 15 à 25 personnes fouille ainsi environ 25 à 30 m2 en trois semaines de camp.

L'étude en laboratoire


3.1. Les données du cahier et du plan sont ultérieurement reportées sur ordinateur pour confection des plans de densité (fig. 1) et de répartition des outils (fig. 2 et 3). Les outils non identifiés à la première phase sont portés sur les plans au centre de leur unité de fouille (quart de mètre carré), cela ne modifie pas sensiblement la vue d'ensemble, grâce à la précaution prise de travailler par quarts de mètres carrés. Les pièces de plus de 2 cm sont ensuite extraites des sacs et marquées pour permettre l'étude du débitage (pour la Roche-à-Fépin qui est loin des sources de silex, on a même sorti et marqué les objets de 1 à 2 cm). A cette occasion sont encore identifiés, grâce à un bon éclairage rasant, quelques pièces remarquables ayant échappé à l'attention sur le terrain, notamment des débris d'armatures. La confection de ces plans pour une vingtaine de catégories d'objets est une tâche longue et fastidieuse, mais il est encore plus long de tenir compte des profondeurs, qui peuvent évoquer des épisodes chronologiques distincts, en constituant pour chaque catégorie autant de plans que de profondeurs retenues. Les programmes informatiques modernes, en constante amélioration, facilitent certes les choses, mais les temps d'entrées de données sont considérables : par exemple au Tillet plus de 15 000 objets pointés, sans compter quelque 12 000 petits sacs et plus de 200 000 "déchets". Il est donc indispensable de pouvoir se munir des moyens nécessaires, tant informatiques (machines et programmes) qu'humains (collaborateurs, bénévoles ou non).

3.2. L'identification de tous les outils retouchés, sans exception, nécessaire à toute étude complète (donc obligatoire, puisque la fouille est destructrice), présente pour le Mésolithique certaines particularités qu'il est nécessaire de connaître si l'on veut éviter de laisser passer une bonne partie des objets. En effet, les archers d'une part fabriquent et manipulent des armatures microlithiques parfois hyperpygmées (moins de dix millimètres dans la plus grande dimension), parfois retouchées sur les trois côtés, pour lesquelles ils débitent en quantité des lamelles fines (épaisseur moyenne 2 mm). La confection des flèches (diamètres de 5 à 10 mm, excellente rectitude, lots absolument homogènes), leur empennage et le montage des armatures sont aussi des opérations extrêmement minutieuses. Ils ont donc l'habitude de travailler très fin et font aussi quantité de travaux sur ces lamelles ou sur des éclats parfois très petits, avec des retouches (ou traces d'utilisation) très marginales, tel le bordage (quelques dixièmes de millimètre d'emprise). La grande fréquence des cassures de ces pièces confirme, s'il en était besoin, qu'il ne s'agit pas de déchets de la taille mais bien d'objets ayant été repris après leur débitage pour des fins qu'il reviendra aux tracéologues d'examiner, et qui de toutes façons sont caractéristiques des groupes régionaux (dans les sables, les pseudo-retouches par piétinement ne sont pas en cause). La perception de ces traces de travail, comme l'identification des débris d'armatures, des microburins (surtout les distaux, très petits), des lamelles cassées dans l'encoche etc, exige impérieusement un examen très soigneux de tous les objets, un à un, sous un excellent éclairage : soleil direct ou lampe électrique en éclairage rasant, donc au Laboratoire, hors de la période de fouille. La révision de tous les "déchets" dans ces conditions a fourni peu d'armatures, mais beaucoup d'éclats, lames et lamelles retouchés. Ce travail n'est accessible qu'aux personnes ayant (éventuellement après correction) une excellente vision binoculaire  de près. Les mêmes conditions sont indispensables aussi pour l'identification des traces de percussion sur les armatures, traces souvent très faibles, notamment sur les segments de cercle, tant à la pointe que par contre-coup sur l'emmanchement. Ces conditions d'examen ont en particulier une forte influence sur la perception des objets "utilisés".

3.3. Lames et éclats retouchés : D'autre part [Walczak 1997], ces archers sont totalement maîtres du débitage, ils font dans des silex parfois médiocres absolument ce qu'ils veulent, débitant directement des lamelles sans préparation spéciale du nucleus, et ne s'astreignant pas à une séquence opératoire stéréotypée, ce qui permet la reprise du débitage à d'autres moments ou par d'autres personnes. Dans les outils, seule les intéresse la partie active, sans souci de mise en forme de la partie de préhension, que probablement ils savent emmancher. La plupart des groupes font donc peu de grattoirs, mais beaucoup d'éclats retouchés sans forme définie, parfois très petits (2 cm), les retouches étant souvent très localisées (moins d'un centimètre de long). Il est pratiquement impossible de distinguer retouches volontaires et traces d'utilisation [Rozoy 1978, p. 28-29]. Mais pour l'identification comparative des groupes humains et l'analyse interne des sites cela n'a pas d'importance, ce sont toujours des objets caractéristiques dont certains font plus ou moins d'usage que d'autres. Que la lamelle cassée dans l'encoche soit un outil ou un déchet, c'est toujours un objet bien typé. Il importe en outre d'identifier chaque fois que c'est encore possible les armatures brisées : triangle dont on a le grand angle, pointe du Tardenois dont on trouve la base, segment de cercle possédant encore sa partie médiane... Il peut être montré [Rozoy 1999 a] que nous trouvons seulement les armatures provenant de la réparation des flèches après la chasse (ou après l'entraînement), c'est donc une forte majorité des armatures qui sont plus ou moins abîmées, et il importe de savoir les identifier. Le tri est une opération importante qui doit être complétée au Laboratoire dans de bonnes conditions matérielles et psychologiques, avec une bonne lampe non éblouissante, de bonnes lunettes pour ceux qui en ont besoin et une forte loupe, par un chercheur à très bonne vue possédant bien la typologie et prenant son temps. Une expérience récente (mémoire de maîtrise) a montré à l'un des auteurs qu'un examen négligeant ou (dans ce cas) refusant ces principes peut rejeter jusqu'à 66 % des outils communs et 45 % des armatures (plus tous les débris), ce qui ramène tous les ensembles mésolithiques à des squelettes analogues. Il est alors impossible de comprendre les différences considérables des masses de silex (et des nombres de nucleus) utilisées par les groupes selon qu'ils font, ou non, beaucoup d'outils du fonds commun. Ceux-ci, en effet, sont liés aux nucleus et à une forte masse de silex, la confection de beaucoup d'armatures (manie des armatures chez les Tardenoisiens) ne nécessite que peu de nucleus, les poids de silex sont dix à cent fois moindres pour le même nombre d'armatures [Rozoy 1994]. Certaines divergences de vues sur les groupes régionaux mésolithiques n'ont pas d'autre origine que cette difficulté (non perçue) du tri pour les chercheurs affligés d'une mauvaise vue.

Evaluation du temps d'étude


4.1. Les instructions officielles recommandent de prévoir au moins un tiers du temps pour l'étude en laboratoire. Notre pratique nous paraissant largement au-dessus de ce rapport, nous avons essayé d'évaluer les temps de travail dans les deux cas, sur les bases suivantes : depuis vingt ans, notre équipe a fouillé (Roc-la-Tour I, Allée Tortue, puis Tigny, Roche-à-Fépin et Le Tillet) chaque année environ trois semaines avec ± 20 personnes, à raison de 38 heures de fouille par semaine, soit 114 heures par personne et donc environ 2300 heures par camp d'été. Le reste de l'année, hormis quelques sauvetages ou diagnostics, travail en Laboratoire pour l'étude des pièces extraites et de leur disposition, confection des plans, traitements statistiques, dessin et photographies des pièces, établissement des graphiques, correspondance et rencontres avec les spécialistes pour diverses analyses (radiocarbone, tracéologie...), rédaction etc. De 1978 à 1988 nous avons pris du retard dans l'étude des matériels mésolithiques en raison du travail professionnel (retraite en 1982) et de l'étude et de la publication des "Celtes en Champagne" [Rozoy 1988], correspondant à des fouilles précédentes. Ce retard nous a poussés à étoffer notre laboratoire par l'embauche de deux (ou parfois trois) jeunes gens accomplissant leur Service National (service des objecteurs de conscience) et maintenant avec un "emploi jeunes". Cela nous a permis sinon de combler l'arriéré, tout au moins de cesser de l'aggraver : sur ces dix années nous avons sensiblement équilibré la production de données brutes et leur étude approfondie - toutefois nous nous étions d'abord limités aux plans sans discuter les profondeurs où l'on a trouvé les diverses catégories d'artefacts. Le compte des heures de travail s'établissait en 1997 comme suit : pour chaque Agent du Laboratoire, déduction faite du temps de fouille, de formation et des congés, 40 semaines à 39 heures, soit 1560 heures par Agent, total 3120 heures par an. Plus l'un d'entre nous (J.-G. R.) à raison de 4 heures en moyenne par jour (compris dimanches et fêtes) hors périodes de fouille, de congrès et de rares réunions de famille, soit 320 jours à 4 h = 1280 h par an. 4 ou 5 autres heures / jour, toujours en moyenne, sont consacrées aux synthèses et autres publications, que l'on devrait aussi compter comme temps d'étude, à l'expérimentation des armes préhistoriques qui est un élément essentiel de leur compréhension, etc. Pour l'autre d'entre nous (C.R.), très prise par d'autres tâches scientifiques, environ 500 heures par an hors fouilles. Au total, près de 5 000 heures de travail par an (6 000 et plus si l'on compte la rédaction des articles) qui ont abouti, après les articles préliminaires [Rozoy 1990, Rozoy et Slachmuylder 1990], aux publications détaillées de Tigny [Rozoy 1998 b] et de la Roche-à-Fépin [Rozoy 1998 a], à la synthèse sur Le Tillet, qui attend la fin de la fouille en 1999, mais est prête pour l'essentiel, et à l'étude sur l'Allée Tortue, à l'impression [Rozoy 1999 a]. Il faudrait encore ajouter le travail de Jérôme Walczak [W.1997, Rozoy 1997], étudiant comparativement les débitages de Tigny et de la Roche-à-Fépin et prouvant que le style de débitage dépend du choix du matériel de chasse : environ 700 heures (6 mois à 16 h par fin de semaine et 2 mois à 8 h par jour).

4.2. Le traitement et l'étude des produits de fouille ont pris près du triple du temps de la fouille elle-même. (sans compter le temps de Jérôme, de type recherche universitaire pure, mais d'importance première), Et ceci, avant d'entreprendre l'étude des profondeurs des trouvailles, ce qui admet que tout est pratiquement contemporain. Or cette hypothèse, vraisemblable au Tillet, a dû être écartée pour l'Allée Tortue, non d'ailleurs par les études de profondeur (qui ont pris beaucoup de temps, sans autre résultat que de montrer l'absence de sédimentation entre les périodes), mais par d'autres travaux, eux aussi très chronophages : typométrie, analyse topographique, etc : encore quelques 2 000 heures. Et nous sommes avantagés par rapport aux spécialistes des périodes à céramique, la reconstitution des poteries étant souvent des plus longues, du moins si l'on tient à un traitement exhaustif, comme nous l'avons fait précédemment pour le Mont Troté [Rozoy 1988] où l'étude des pâtes céramiques à la loupe binoculaire, à elle seule, a représenté plus de 400 heures de travail, en sus des recollages qui en ont demandé au moins le triple. D'ailleurs Bernard Duchêne qui étudie le Gallo-Romain de Ville-sur-Lumes nous a dit que ses comptes montrent 1/5° de temps pour la fouille et 4/5° pour l'étude. Encore ni l'un ni l'autre ne comptons-nous ni l'indispensable temps de documentation pour les comparaisons, ni celui de l'édition (pour "Les Celtes en Champagne", près d'un an à mi-temps dans l'imprimerie pour assurer la mise en page).

4.3. La norme américaine : Une émission de télévision de 1997 à propos des fouilles subaquatiques d'Alexandrie indiquait 7 fois plus de temps pour l'étude que pour la fouille, pourtant particulièrement délicate. Et R.R. Newell nous a confirmé que ce rapport de 7 fois est la norme usuelle américaine; pour son étude d'un village hyperboréen submergé par la banquise [Newell 1981] il a exigé (et obtenu) ce rapport de 7 fois le temps de fouille. Les résultats ont été, évidemment, en rapport.

4.4. Enfin, les coûts pour la collectivité nationale : ils sont pour notre équipe bénévole, à qualité équivalente, le centième du coût des professionnels (30 000 F en 10 ans pour Le Tillet, entrepris sur demande de J.-Cl. Blanchet, alors Directeur régional des Antiquités, 3 millions pour Le Closeau à Rueil-Malmaison, où l'on ne pouvait faire autrement, sur un trajet d'autoroute, que d'employer des professionnels). Comme il est impossible de tout fouiller (et de loin !), il y a tout avantage à laisser travailler les bénévoles, du moins ceux capables de fouiller au niveau professionnel, ce n'est pas une concurrence mais une complémentarité. Et il importe de s'y prendre à l'avance, comme nous avons pu le faire au Tillet.

4.5. L'insuffisance souvent déplorée des publications n'a pas d'autre origine que les temps trop brefs alloués aux études après fouille. Il faut donc, outre l'augmentation du temps d'étude par le fouilleur, renforcer les équipes d'étude par l'intégration des universitaires et des bénévoles capables, sinon les sites fouillés ne seront pas, faute de temps, analysés suffisamment, et les crédits dépensés pour ces opérations n'auront pas profité à l'avancement des connaissances autant qu'il eût été possible.

Conclusion


L'étude approfondie des sites mésolithiques de plein air ne nécessite pas seulement une méthode de fouille appropriée assurant la récolte intégrale de toutes les informations (matériel et structures), mais aussi une méthode d'étude en Laboratoire permettant l'identification, la localisation et l'analyse de tous les produits caractéristiques, la confection et l'analyse de tous les plans et coupes pour en comprendre la signification, les liaisons indispensables avec divers collègues et spécialistes, la documentation de comparaison. Les temps de travail nécessaires sont beaucoup plus importants que les temps de fouille eux-mêmes : du triple au quintuple selon les estimations les plus modestes, et sept fois plus si l'on adopte la norme américaine. Les temps d'étude alloués par les textes officiels (un tiers du temps total) sont de l'ordre au mieux du sixième, ou même du dixième et plus, de ce qui serait nécessaire et ne permettent pas d'aboutir à des études suffisantes. Or le fouilleur est de loin le mieux placé - si on lui en laisse le temps - pour exploiter les données rassemblées et orienter les études des spécialistes. Il est nécessaire à la fois d'augmenter fortement ces temps d'étude et d'organiser des partenariats entre les fouilleurs trop pris par les sauvetages et les chercheurs universitaires ou autres (y compris bénévoles capables) susceptibles de mener à bien les études complémentaires indispensables.
 

Bibliographie


Crombé Ph. et Megank M. (1996) Results of an auger survey research at the early mesolithic site of Verrebroek "Dok" (East-Flanders, Belgium). In : Notae Praehistoricae 16-1996,  Louvain-La-Neuve, p. 101-115.

Gaucher G. (1996) Fouilles de Pincevent II. Mémoires S.P.F., 30 cm, 235 p., Paris, S.P.F.

Lang L. (1997) - Occupations mésolithiques dans la moyenne vallée de la Seine. Rueil-Malmaison "Les Closeaux" (90 063 007 AP) (Hauts-de-Seine). D.F.S. de sauvetage urgent.  St Denis : S.R.A. Ile-de-France, 30 cm, 2 vol., 395 p.

Leroi-Gourhan A. et Brézillon M. (1966) - L'habitation magdalénienne n° 1 de Pincevent près Montereau (S. et M.). Gallia-Préhistoire  IX, 2, p. 263-385.

Leroi-Gourhan A. et Brézillon M. (1972) - Fouilles de Pincevent. Essai d'analyse ethnographique d'un habitat magdalénien.  VII° suppl. à Gallia-Préhistoire, C.N.R.S., Paris, 28 cm, .331 p., 10 plans h.t.

Newell R.R. (1981) - The 1981 excavations at the Utqiagvik Archaeological site, Barrow, Alaska.  Binghampton : Public Archaeology Facility, Department of Anthropollogy, S.U.N.Y.

Rozoy Dr J.-G. (1978) - Les derniers chasseurs. L'Epipaléolithique en France et en Belgique. Essai de synthèse.  Charleville, chez l'auteur, 3 vol., 1500 p.

Rozoy Dr J.-G. (1988) - Les Celtes en Champagne. Le second Age du fer dans les Ardennes. Le Mont Troté, les Rouliers. Mémoires de la Société Archéologique Champenoise 4, Charleville-Mézières, chez l'auteur, 30 cm, 2 vol, 750 p.

Rozoy Dr J.-G. (1989) - René Parent, 1917-1989. B.S.P.F.  p. 164-165.

Rozoy Dr J.-G (1990) - La Roche-à-Fépin et la limite entre l'Ardennien et le Tardenoisien, p. 413-422 in  : Contributions to the Mesolithic in Europe. Papers presented at the fourth international  symposium. Leuven 1990.  Leuven, Univ., 1990, P. Vermeersch et Ph. Van Peer, ed. 30 cm, 474 p.

Rozoy Dr J.-G (1994) - Techniques de délimitation des cultures épipaléolithiques : la Culture de la Somme. Colloque de Chambéry 1992,  Chambéry, A.D.R.A.S., p. 85-105.

Rozoy C. et Rozoy Dr J.-G. (1996) -Fouilles sur sable au Tillet. Notae Praehistoricae 16,  p. 123 - 144  (Louvain-la-Neuve, Univ.)

Rozoy Dr J.-G. (1997) - Nature et origine des variations régionales des industries mésolithiques. p. 98 - 106   in : Tardenoisien et Ardennien,  Bulletin n° 4 du Centre Ardennais de Recherche Archéologique C.A.R.A., Charleville-Mézières

Rozoy C. et Rozoy Dr J.-G. (1998 a) - Le Tardenoisien moyen de Tigny-Les-Marnières, analyse topographique. Revue Archéologique de Picardie 1998 3/4,  p. 3-29.

Rozoy C. et Rozoy Dr J.-G. (1998 b) - L'Ardennien moyen de la Roche-à-Fépin, analyse topographique. Congrès d'Herbeumont,  LII° congrès de la Fédération des Cercles d'Archéologie et d'Histoire de Belgique, sous presse.

Rozoy C. et Rozoy Dr J.-G. (1999 a) - Les camps mésolithiques de l'Allée Tortue à Fère-en-Tardenois, analyse topographique.

Rozoy C. et Rozoy Dr J.-G. (1999 b) - Les camps mésolithiques du Tillet, analyse topographique. En préparation.

Rozoy Dr J.-G. et Slachmuylder J.-L. (1990) - L'Allée Tortue à Fère-en-Tardenois (Aisne, France), site éponyme du Tardenoisien récent. En hommage à la mémoire de René Parent. In : Contributions to the Mesolithic in Europe (The Mesolithic in Europe IV),  p. 423-434. Leuven, P. Vermeersch éd., 30 cm, 645 p.

Walczak J. (1997) - Les industries de silex des sites du Mésolithique moyen de Tigny-Les Marnières, commune de Parcy-et-Tigny (Aisne) et de la Roche-à-Fépin, commune de Haybes (Ardennes). Approche comparative, p. 3-98 In : Tardenoisien et Ardennien,  Bulletin n° 4  du Centre Ardennais de Recherche Archéologique C.A.R.A., Charleville-Mézières, 30 cm, 110 p., chez le Dr Rozoy.





TEMPS DE FOUILLE ET TEMPS D'ÉTUDE
Le cas du Mésolithique de plein air

Résumé

Trente ans d'expérience d'une équipe bénévole sur les sables du Tardenois ont montré la persistance sur ces sites de la structure principale des campements, la disposition d'ensemble des silex, malgré leur dispersion verticale sur deux à trois décimètres. L'étude détaillée de ces camps nécessite à la fois une méthode de fouille appropriée, lente et très exigeante, et de longues analyses en laboratoire. Cela permet d'identifier et localiser tous les produits caractéristiques et de comprendre la signification des multiples plans et coupes. Les temps de travail nécessaires sont beaucoup plus importants que les temps de fouille eux-mêmes : du triple au septuple selon les estimations et selon le niveau d'analyse obtenu. Il est nécessaire à la fois d'augmenter fortement les temps d'étude prévus par les textes officiels et d'organiser des partenariats entre les fouilleurs et les chercheurs universitaires ou autres (y compris bénévoles) pour mener à bien les études indispensables.

Mots-clés :  Mésolithique, méthode de fouille, méthode d'étude, durée d'étude, coût.

THE SPAN OF TIME FOR DIGGING, THE SPAN OF TIME FOR STUDYING


The open air Mesolithic case -Abstract

After a voluntary team had acquired fair knowledge from digging  on Tardenoisian sands for thirty five years, they could show the persistence of the main camp-structures on these sites, the general ordering of the flints, in spite of their vertical dispersal throughout two or three decimeters. Studying thoroughly these camps requires an adequate slow and very strict digging-method and long laboratory-analyses too. That allows to identify and spot every typical product, and to understand the meanings of a large number of  plans and section-drawings. The spans of time needed for the study are far more important than the spans of time required for the dig itself : between three and seven times, depending on the estimations and the analysis-level obtained. It is necessary to enlarge greatly the spans of time assessed by official texts for the study and also to arrange partnerships between diggers and University searchers or others (including volunteers) so as to achieve the essential studies.

Key-words : Mesolithic, excavation method, study method, study duration, cost.

Légendes des illustrations - Captions


Fig. 1 - Le Tillet - Débitage du silex (déchets).

En dehors de Tillet-1 remanié par les Gallo-Romains, et malgré le fossé d'enclos du XVIII° siècle, on peut distinguer 9 concentrations de débitage. L'étude approfondie au moyen de plus de 20 plans des catégories d'outils et d'objets caractéristiques montrera qu'il y a bien eu au moins 9 camps distincts (le camp 2 NW ayant en outre été occupé au moins deux fois) dont les compositions typologiques sont variées et que la typométrie révèle comme les produits de personnes différentes ayant des habitudes de travail voisines, mais distinctes. A la date de remise de ce texte, Tillet-5, -6, -7,  et -9 restaient à compléter.

Fig. 1 - Le Tillet - Flint chipping

Off Tillet-1, which was disturbed by Gaul-Romans, and in spite of the XVIIIth century moat, we can distinguish 9 chipping concentrations. Studying thoroughly the tool-categories and typical products on more than 20 plans points out that there were at least 9 distinct camps (moreover the North-Western 2 camp was occupied at least twice); their typological kits were varied and typometry shows that they were produced by different persons whose working habits were close but different. When this paper was printed,  Tillet-5, -6, -7 et -9 were still to be finished off.



Fig. 2 - Le Tillet - Nombres d'outils du fonds commun, par carrés.

La répartition des outils domestiques justifie la division de Tillet-2 en deux concentrations, qui n'était pas apparente sur le plan des déchets. Les outils sont concentrés dans les parties sud de Tillet-2-SE et de Tillet-3, plus dispersés dans les autres camps. Les espaces internes des camps (cernés par des traits gras) contiennent 80 % du débitage et des outils, pour 60 % des surfaces.

Fig. 2 - Le Tillet - Numbers of common tools on each square

The partition of Tillet-2 into two concentrations, which were not visible on the plan of the waste, is justified by the distribution of the domestic tools. The tools are distributed closely in the Tillet-2 SE and Tillet-3 Southern parts, more scattered in the other camps. 80 % of the debitage and of the tools, on 60 % of the surface, were kept on the inner spaces of the camps(inside softened outlines).



Fig. 3 - Le Tillet - Distribution des grands triangles scalènes à côté concave.

Les gens de Tillet-2 (tant NW que SE) n'en ont pas fait, ni ceux de Tillet-3 (deux pièces ont débordé de Tillet-5). Il y a eu au moins deux centres d'utilisation de ces objets.

Fig. 3 - Le Tillet - The distribution of the big concave sided scalene triangles.

The people living in Tillet-2 (NW and SE as well) made none, nor did those living in Tillet-3 (two pieces escaped from Tillet-5). There were at least two living-places using those pieces


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