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Docteur Jean-Georges Rozoy


Résumé des abréviations utilisées dans les articles : consulter la liste.

1998

Colette et Jean-Georges ROZOY

LES CAMPS TARDENOISIENS MOYENS DE TIGNY (AISNE)



Résumé

Une méthode appropriée a permis, malgré la succession de perturbations diverses et la non-conservation des matières organiques, d'établir que le site sur sable de Tigny-les-Marnières a été occupé à plusieurs reprises à la fin du Tardenoisien moyen : la concentration Est résulte probablement d'une occupation unique assez brève, la concentration Ouest, de plusieurs passages très brefs. Ces occupations n'ont pas été simultanées. Les ensembles lithiques présentent des différences quantitatives marquées pouvant provenir de travaux différents, mais aussi des variations qualitatives, en particulier sur les armatures à retouche couvrante, sur les lamelles à retouche alterne et sur les façons de fabriquer les armatures, qui suggèrent sans la démontrer absolument une évolution chronologique. L'organisation des campements est plus complexe que l'on ne le pensait, avec des postes de travail différenciés, le débitage étant pratiqué sur un seul centre, mais les travaux avec les outils du fonds commun de façon plus dispersée, ces outils étant fabriqués, utilisés et pour partie abandonnés sur place. Les armatures sont traitées de façon autonome, nous ne trouvons que celles (presque toutes cassées) résultant de la réparation des flèches après la chasse ou l'entraînement, les diverses classes en sont traitées différemment. Le lien des armatures à retouche couvrante avec le feu, suspecté à Montbani-13, est confirmé, il apparaît un lien inattendu avec les lamelles à retouche alterne. Un sous-type de pointe à retouche couvrante, la «pointe de Tigny», souligne l'adaptation très libre des inventions des cultures voisines par les archers tardenoisiens. La communauté de composition (accumulation de petits campements) avec d'autres sites souligne la mobilité résidentielle des petits groupes élémentaires des archers.

Abstract

Though there were successive various troubles and unpreserved organic matter, a suitable method allowed to state that the Tigny-les-Marnières site on sand was occupied several times at the end of the middle Tardenoisian: the Eastem concentration is probably the result of one rather short occupancy, the Westem concentration being the result of several very short occupancies. These occupancies were not simultaneous. The lithic assemblages show noticeable quantitative differences which might come from different uses, and also qualitative changes, more particularly on armatures with surface retouch, on bladelets with altenate retouch, and on the ways of manufacturing the armatures, which suggest chronological evolution without demonstrating it absolutely. The structures of the camps were more complex than we thought them to have been, with differenciated working stations, chipping off being done on only one place, and working with cornmon tools being more scattered; those tools were manufactured, used and left bebind on the same place. The armatures were manufactured apart, we recover only those (nearly all of them are broken) which were given up when the arrows were being repaired after hunting or training, each of their classes was treated differently. Trie link between the armatures with surface retouch and fire, which was suspected at Montbani-13, is confirmed; an unexpected link with bladelets with altenate retouch has become evident. «Tigny points», whch make up a sub-type of points with surface retouch, lay stress on how freely the Tardenoisian hunters could adapt the inventions of the neighbouring cultures. The composition community (the accumulation of small camps) with other sites emphasizes the residential mobility of the small elementary groups of the bowmen.

SITUATION HISTORIQUE

Bien qu'englobé pour le cadastre dans le vaste lieudit «Les Marnières», le petit bois résiduel (entre de grands champs de céréales et de betteraves) où se situe le gisement tardenoisien de Tigny (commune de Parcy-et-Tigny, Aisne, à 10 km au sud de Soissons) a poussé sur du sable tertiaire, et l'endroit est, d'ailleurs, plus connu des habitants comme «la sablière». Des prélèvements artisanaux de sable y sont en effet effectués de temps à autre, et la menace subsiste toujours d'une exploitation de plus grande envergure pour les autoroutes ou autres grands chantiers. À la bordure est et sud du bois, c'est-à-dire à la limite entre le sable incultivable et la terre labourée, on trouve de gros blocs de grès et la trace d'une exploitation de ceux-ci ; la fouille a découvert d'autres blocs au sein du sable. Les marnières étaient un peu plus à l'ouest et ne sont plus exploitées depuis bien longtemps, d'ailleurs le sable est un peu argileux immédiatement à l'ouest de la partie fouillée. Le gisement préhistorique a été trouvé dans une petite clairière déterminée par la plus grande pureté locale du sable, peu favorable à la croissance des arbres.

Fig. 1 : Tigny dans son cadre régional.

Le Tardenoisien-Nord est limité au nord-ouest par le cours de l'Oise, au sud-ouest par celui de la Seine, au nord-est par les faibles hauteurs séparant les bassins de la Seine (Oise, Marne) et de la Meuse. La limite sud-ouest n'est pas connue, par manque de recherches. Tigny (gros triangle) est assez proche de la Culture de la Somme et, comme Nanteuil, sa composition typologique se rapproche de celle-ci tout en demeurant nettement dans les limites du Tardenoisien.

Le camp tardenoisien avait été établi sur des sables bartoniens, siliceux et très perméables, donc en terrain bien sec, surtout au Boréal. Il y avait probablement alors une clairière plus importante que l'actuelle. C'est exactement le même milieu que dans le Tardenois si proche (fig. 1). Comme dans le Tardenois, la zone sableuse est petite (quelques hectares), il y pousse un petit bois assez médiocre (bouleaux, quelques chênes mal développés, robiniers tués par la sécheresse, quelques érables et charmes). Dessous : un tapis de jacinthes des bois et de graminées, fougère-aigle, ronces dans les parties un peu argileuses. La situation est en somme l'inverse de celle régnant au Boréal : de vastes champs bien dégagés autour d'un petit bois, au lieu d'une petite clairière au milieu d'une immense forêt.

Le site a été découxert il y a trente-cinq ans par Roger Chevallier, de Nogent-l'Artaud, qui y a commencé en 1960 une fouille en carroyage en notant (chose encore rare à l'époque) la position des outils découverts, et en constituant un plan portant sur 18 m². Les services officiels n'ayant pas autorisé la poursuite de l'étude, le site est resté en l'état. Une publication très sommaire a pau en 1961. Roger Chexallier avait découvert un foyer dont il avait fouillé la moitié, l'autre partie avait été recouverte d'un sac et de sable. Mais, à la fouille de 1985-1986, nécessitée par les menaces d'extension de la sablière, notre équipe a constaté qu'au moins une autre intervention non déclarée ni publiée avait eu lieu entre temps, par quelqu'un possédant bien la technique de fouille : au nord-est la fouille initiale avait été agrandie fort proprement de 4 mètres et, au sud-ouest, le reste du foyer avait disparu, ce qui nous prive de la datation par le radiocarbone que nous avions espérée. Nous avons évidemment une opinion sur l'identité probable de l'intervenant, mais il ne le reconnaîtra jamais. C'est là une forme d'archéologie dont on ne peut que souhaiter la disparition. C'est ce qui se produit la plupart du temps en cas d'interruption administrative d'une fouille : les services officiels n'étant pas à même de l'empêcher, le site est détruit ou détérioré sans profit pour la science. Nos remerciements vont à Roger Chexallier qui nous a conduit sur le site (introuvable pour qui ne le connaît pas) et qui a fourni toute la documentation désirable, en particulier son plan de répartition des outils ainsi que la photographie et le relevé des outils pris par A. Bohmers qui était venu, chez lui, étudier la série. D'autres remaniements sont antérieurs à la fouille de 1960, ainsi celui en K-L-M-50 qui supportait une couche humique recouverte par les déblais de R. Chexallier. La tranchée coupant la partie est du gisement, qui descendait en V à 60 cm, n'était pas de nature archéologique, son remplissage contenait la quantité normale d'outils et de déchets que l'on pouvait attendre en fonction de la zone (assez pauvre) traversée, et elle se prolongeait assez loin de part et d'autre. D'autres trous de quelques mètres carrés à bords francs existaient encore au nord de la partie fouillée, hors de la zone fertile, notamment en L 57.

LA FOUILLE LES COUCHES DU TERRAIN

Deux campagnes de fouille ont eu lieu aux étés de 1985 et 1986 sous la direction des auteurs, avec une équipe entièrement bénévole (24 personnes sur 2 campagnes) composée d'étudiants en divers domaines, qui ont avec nous campé sur place et effectué un travail soigneux au niveau des meilleurs professionnels. Au total, 430 joumées de fouille pour 90 m2, dont 54 m2 effectifs hors de la fouille de 1960. Soit 8 joumées de fouille par mètre carré. Nous tenons à remercier ici le propriétaire du terrain, Mr Doncoeur, qui nous a accordé libéralement les autorisations nécessaires, divers habitants et les autorités municipales de Parcy-et-Tigny qui nous ont rendu visite et facilité les choses, notamment en hébergeant une partie des fouilleurs et en intervenant auprès des services locaux de l'Equipement assez peu coopératifs. Nous avons bénéficié des subventions du Service régional de l'Archéologie (à l'époque Direction régionale des Antiquités) que nous remercions également. Ces aides ont couvert environ 1/5 des frais.

La fouille a été menée par quarts de mètres carrés et par niveaux artificiels de 10 cm dans le haut, puis de 5 cm dès l'approche de la couche tardenoisienne, sauf évidemment dans les rares endroits (au sud-ouest) où des sols successifs étaient perceptibles. Les outils et les objets caractéristiques (microburins, nucleus, éclats d'avivage, grands objets etc) ont été notés en place dans les trois dimensions de l'espace. Les déplacements de vestiges étaient nombreux un quart des objets pointés a été trouvé remonté au-dessus de la couche d'origine, qui est caractérisée par un cailloutis accompagnant les silex Tout le sable a été tamisé à sec à 4 mm depuis la surface (2 mm dans les zones charbonneuses), le déchet conservé par unités de fouille a été revu sur le terrain par C. Rozoy pour déceler les pièces qui avaient échappé. Tout ce qui dépassait 2 cm a été depuis trié et marqué pour faciliter l'analyse des techniques de débitage et de confection des outils, (Walczak 1997). Cette méthode a été exposée et discutée par ailleurs (Rozoy 1996, 1998).

Le site est sur le flanc d'une faible pente. Sa partie haute (au sud-ouest) a été, après le stationnement tardenoisien, recouverte par des sables soufflés, sans qu'il s'agisse d'une dune à proprement parler. Comme à Montbani et ailleurs, le sable est parvenu en plusieurs fois, ou plutôt très progressivement au cours des siècles et des millénaires. Nous avons pu identifier dans la partie sud-ouest, un peu argileuse, jusqu'à 5 sols successifs, la plupart livrant des tessons (gallo-romains, puis de la culture du Gord). Mais l'intrusion néolithique est très faible ; en tout 25 tessons (et 4 gallo-romains), et un seul silex typiquement néolithique : un fragment de hache polie. Il y avait toutefois en L 52 à 75-85 cm un foyer néolithique qui nous a fourni du charbon de bois et nous a surtout dissuadés de faire dater les assez gros blocs de charbon trouvés un peu en-dessous, dans la même zone, au niveau tardenoisien. Dix grattoirs trouvés dans les couches hautes, au-dessus du cailloutis tardenoisien, pourraient être discutés quant à une provenance néolithique éventuelle, mais ils représentent moins du quart des grattoirs, proportion inférieure à celle de l'ensemble des outils déplacés vers le haut, qui pour les autres classes (et notamment les armatures) ne risquent pas d'avoir été faits par les cultivateurs.
Compte tenu aussi de la différence de niveau, on peut considérer la série lithique (sauf l'éclat de hache polie) comme exclusivement tardenoisienne. La couche tardenoisienne, avec son cailloutis, est à l'ouest à 70-80 cm de la surface (90-100 en profondeurs absolues), contre 33 à 40 cm à l'est dans la partie basse, pourtant plus basse en niveaux absolus. La partie sud-ouest comportait, directement sous la couche tardenoisienne, une énorme dalle de grès en place. Ces dalles expliquent peut-être certaines différences de coloration et de consistance du sable que nous avons observées. Leur présence assez généralisée à très peu de profondeur sous la couche tardenoisienne nous assure que le choix de cet emplacement dérive bien de la présence, à l'époque, d'une petite clairière. Les sols néolithiques observés dans la partie sud-ouest ont permis de comprendre quelques vestiges constatés au dessus du niveau tardenoisien dans la partie nord-est où aucune structure du sédiment ne permet de distinguer les couches : il s'agit essentiellement de débitages de grès. Cette stratigraphie ne nous apprend plus rien, il y a longtemps que l'on sait la culture du Gord bien postérieure au Tardenoisien moyen. Mais cela explique les allégations anciennes sur un «Néolithique de tradition tardenoisienne». D'ailleurs à Montbani le Néolithique et le Gaulois étaient, selon la position dans la dune, tantôt mélangés au Tardenoisien final (Montbanil3 ; DANIEL 1933, 1934), tantôt au-dessus de lui (entre Montbani-13 et Montbani-II, fouille Parent et Rozoy ; Rozoy 1978, p. 494).

Fig. 2 : densité des trouvailles, par unités de fouille.

En haut, le plan traditionnel des «objets pointés», ici outils, microburins, nucleus, gros objets à plat, éclats d'avivage, mais sans les éclats de décortication (que par la suite nous avons pointés dans les autres sites). La dispersion en est plus lâche que celle des silex bruts totaux (en bas). Le plan du bas, plus fiable parce que basé sur un matériel plus abondant, est aussi plus ramassé à l'est qu'à l'ouest, suggérant nettement une occupation unique à l'est et peut-être des camps successifs à l'ouest.

COMPOSITION DE L'INDUSTRIE

Dans ce sable siliceux les os ne se conservent pas, les silex et quelques grès sont notre unique source d'information. Des 90 m² fouillés, il faut déduire la fouille Chevallier agrandie et divers remaniements, soit 36 m² (fig. 2). La série de nos fouilles provient donc d'une surface de 54 m2. Les critères de tri et les désignations étant légèrement différents, il n'est pas possible de joindre les deux séries et toutes les indications chiffrées dans le texte de la présente étude porteront sur la seule série de nos fouilles, qui est largement suffisante pour la validité statistique. Mais pour les plans de répartition des outils, nous avons joint ceux du plan Chevallier, en discutant pour chaque catégorie la plus ou moins bonne validité de l'ensemble. Nous avons trouvé sur nos 54 m² un total de 415 outils retouchés, soit moins de 8 outils au mètre carré, et pointé au cahier 938 pièces (fig. 2), soit 17,4 au mètre carré (avec les microburins, nucleus, éclats d'avivage etc, mais sans compter les 44 tessons etc de la partie néolithique ni les pièces de la sablière, qui a fourni une pointe azilienne). Mais la partie est et nord-est (mètres 50 à 55) était pauvre et les parties centrales (mètres 45 à 49, plus K 51-52) dépassent les 10 outils au mètre carré, valeur rencontrée à Sablonnière II et dans la partie est de Montbani-II (Rozoy 1978, p. 464 et 467). La densité est donc tout-à-fait analogue à celle du Tardenois voisin à la même époque. Elle est moindre que celles des 7 concentrations utilisables du Tillet (Rozoy 1998 a). La partie centrale de Tigny a été fouillée par R. Chevaallier, qui a relevé en place 67 outils (et 77 lames brutes) sur 16 m² effectifs, soit 4,5 outils au mètre carré. Le relevé de A. Bohmers avec 98 outils (comprenant sans doute les outils non localisés de la fouille Chevallier provenant du tamisage, mais sans les lames retouchées, voir en annexe) montre 6 outils au mètre carré. Si l'on ajoute quelques éclats, lames et lamelles faiblement retouchés et les lamelles cassées dans l'encoche, tous jadis non considérés comme de vrais outils, et compte tenu des différences de méthode, c'est du même ordre que dans notre fouille et la densité du gisement apparaît comme assez homogène sur ces 40 m2 centraux Le site a fourni plus de 500 outils (sans compter ceux volés par la fouille clandestine), c'est très appréciable ; c'est autant que Montbani-II (545 outils) et plus que Sablonnière II (358 outils). Le plan de densité des objets pointés (fig. 2) montre deux zones plus denses en K-L-48-51 et en P-Q-4549, mais en raison de la fouille Chevallier entre les deux et des remaniements il demeure difficile de se prononcer sur leur autonomie et sur l'existence probable (qui sera discutée ci-après) de deux stationnements au lieu d'un.

Le style de débitage est celui de Coincy, bien classique (Rozoy 1968). Le style de confection des outils est régulier. On a compté 37 nucleus et 96 éclats d'avivage, 21 chutes de burins. Le débitage étant étudié, comparativement avec celui de l'Ardennien, par Jérôme Walczak (1997), le lecteur voudra bien se reporter à son mémoire qui traite aussi, entre autres choses, des matières premières employées. Il s'agit d'un débitage tangentiel au percuteur dur produisant plus de lamelles que de lames grâce au soin apporté à frapper très près du bord du nucleus. Cette excellente étude a l'intérêt majeur de montrer que les styles de débitage sont déterminés par les choix des matériels de chasse (Rozoy 1997 a et c).

Fig. 3 : graphiques cumulatifs de l'industrie de Tigny (416 outils), comparée à Montbani II (545 outils), Sablonnière II (358 outils) et Sablonnière 1 (206 outils). Tigny est remarquablement proche de Sablonnière II, on y remplace les éclats retouchés par des grattoirs, il y a plus de lamelles à dos (dont on sait la variabilité constante) et de pointes à retouche courante, plus tardives dans i'ensemble, sinon c'est identique. Par rapport à Sablonnière I qui est quelques siècles plus tôt, les trois sites de la fin du stade moien ont nettement moins d'armatures, mais l'équilibre tardenoisien entre les classes de celles-ci est à peu près maintenu (voir fig. 4).

La composition détaillée de l'industrie est montrée par les figures 3, 4 et 5 et par le relevé en annexe. Il s'agit à l'évidence de la fin du Tardenoisien moyen datée à Montbani II et à Sablonnière II à 6110 + / 350 B.C. et 6240 + /- 290 B.C. (Parent 1966, 1969, 1977, Rozoy 1978, p. 463 et 466), c'est-à-dire dans la seconde moitié du Boréal. Tigny a un peu plus de grattoirs que Sablonnière II (12 % au lieu de 5 %), mais moins d'éclats retouchés, si bien que les graphiques se rejoignent exactement dès le n° 17, pour ne plus guère se séparer. On peut, sur cette base, proposer l'idée que les grattoirs et les éclats retouchés ont peut-être servi à des actions analogues et plus ou moins interchangeables. Cette idée, déjà rencontrée dans l'Ardennien pour Oizy et Marlemont et pour la Roche-à-Fépin (Rozoy 1995 b), sera retrouvée au Tillet dans la culture de la Somme (Rozoy 1998 a), cette fois pour la distribution spatiale de ces deux classes d'outils. Mais restons à Tigny où d'ailleurs les répartitions des grattoirs et des éclats retouchés entre les parties du site, que l'on verra ci-après, conduisent à des conclusions analogues. Les outils sur lamelles de la 6° classe y sont plus abondants que ceux sur lames : 66 / 29 (en comptant les lamelles à retouche alterne), soit plus de deux fois; en incluant les lames et lamelles Montbani on trouve 75/40, c'est encore environ deux fois comme il est de règle dans le Tardenoisien, mais on se rapproche un peu des gens de la culture de la Somme, de l'autre côté de l'Oise, qui tournent autour de l'égalité. La cause en a été montrée, sur l'exemple de Tigny précisément, par Jérôme Walczak (1997) ; les retouches sont placées indifféremment sur les éclats, lames ou lamelles selon les proportions fournies par le débitage, qui sont différentes en fonction du nombre d'armatures désirées selon les traditions culturelles des groupes. Au sein du Tardenoisien, il y a moins d'éclats retouchés et plus d'outils sur lamelles à Montbani II (par rapport à Tigny), si bien que les différences entre Tigny et Sablonnière II sont nettement moindres qu'entre Sablonnière II et Montbani II. Par rapport à Sablonnière I, site éponyme du Tardenoisien et du Mésolithique (fig. 3), l'évolution a été l'utilisation de plus d'outils communs sur éclats (grattoirs et éclats retouchés, montrés aussi par l'abondance des nucleus), alors que les proportions d'outils sur lames et sur lamelles ne changent guère. C'est, objectivement, un autre rapprochement avec les façons de faire dans la Culture de la Somme, si proche voisine. Pour les armatures (fig. 4), les pointes à base transversale sont en défaveur, et même un peu les scalènes, on passe aux pointes à retouche couvrante qui seront maintenues pendant le stade récent aux côtés des trapèzes et des pointes à troncature. Mais la latéralisation dominante reste à gauche, cas général de l'Epipaléolithique français au stade ancien-moyen (tab. I, page suivante). Qualitativement (fig. 5), le style des armatures est beau, régulier, comme c'est toujours le cas dans le Tardenoisien (mais aussi dans la culture de la Somme). Le style des outils communs est assez régulier aussi, il n'y a pas beaucoup de ces éclats denticulés qui sont si abondants de l'autre côté de l'Oise.

L'opposition est frappante entre les armatures à retouche couvrante, totalement latéralisées à droite comme dans la région d'origine belgo-néerlandaise, et les autres armatures pointes asymétriques qui sont à forte majorité gauche (66 sur 83), comme le fait est général en Europe de l'Ouest à cette période. C'est un exemple des extensions loco-régionales des outils, et surtout des armatures, fait constant et surtout réciproque où il serait vain de rechercher des «influences déterminantes» culturelles «allogènes», chaque groupe ayant donné de tous côtés autant qu'il reçoit, mais cela manifeste les bonnes relations (y compris matrimoniales, comme l'atteste la circulation des gènes) entretenues entre les tribus dialectales voisines qui se comprenaient certainement. Nous verrons ci-après comment les Tardenoisiens ont adapté à leur manière la typologie des armatures à retouche couvrante.

Fig. 4 : graphiques d'armatures de Tigny (192 armatures), Montbani-II (261 armatures), Sablonnière II (155 armatures) et Sablonnière1 (145 armatures). Tigny se démarque assez nettement des trois autres sites par la diminution des scalènes et surtout des pointes à base transversale et par le nombre élevé des pointes à retouche courante : tous indices d'une position relativement tardive dans le stade moyen, au-delà de Sablonnière II. Mais il n'y a ni trapèzes typiques, ni débitage du style de Montbani (les lames et lamelles Montbani sont faites sur pièces du style de Coincy). Il ne peut donc être question du stade récent.

Comme toujours au stade moyen, l'encoche à droite domine très fortement (tab. Il, page suivante), correspondant à la latéralisation gauche dominante des armatures. Les pointes à retouche couvrante sont latéralisées dans l'autre sens, mais comme on les fait sans emploi de la section-microburin, cela ne retentit pas sur ce type de déchet.
Autres objets : Outre le débitage de grès de la couche supérieure, qui semble attribuable à la culture du Gord, il y a eu au Tardenoisien un peu de travail du grès lustré ; nous avons relevé dans la couche tardenoisienne plus d'une centaine d'éclats et lamelles et il y a quelques outils en ce matériau.

Tab. I : tableau des latérisations et des pygmées

Tab. Il statistique des microburins

ANALYSE TOPOGRAPHIQUE

On a évoqué ci-dessus la possible répartition en deux concentrations, sans pouvoir conclure de façon formelle à partir des densités constatées d'objets remarquables (fig. 2, en haut), à cause de l'histoire mouvementée de l'exploration du site. Une image plus nette est fournie par les nombres totaux de silex moins sujets aux variations aléatoires du fait de leurs effectifs plus importants (fig. 2, en bas). On perçoit deux concentrations plus nettes du débitage, chacune cernée par des carrés moins denses : moins de 60 et même moins de 30 silex par unité de fouille (total des silex bruts du carré sur toute la hauteur). La concentration orientale est plus ramassée, plus homogène et mieux cernée, la concentration occidentale est plus indistincte, pouvant résulter de la fusion de plusieurs sous-unités, et malheureusement non explorée en entier (parce qu'on s'était basés initialement sur les nombres d'objets pointés ; fig. 2, en haut). Il existe aussi une concentration nord-est beaucoup moins dense, séparée du bloc sud-est par une zone continue à moins de 30 silex au carré, ses effectifs sont beaucoup trop faibles pour que l'on puisse la caractériser culturellement. Le plan des silex totaux ne concorde donc que très imparfaitement avec celui des objets caractéristiques (objets pointés), cette discordance est retrouvée à la Roche-à-Fépin (Rozoy 1997) et au Tillet (Rozoy 1998 a) pour le stade moyen, et à l'Allée Tortue X (Rozoy 1998 b) pour le stade final. Cela montre que les lieux de rejet, d'abandon ou de perte des outils sont différents et moins concentrés que ceux du débitage, qui fournit la forte majorité des débris de silex. Au Tillet c'est l'inverse, les espaces de débitage débordent largement ceux des outils, surtout dans la concentration 3. Ceci est un argument en faveur de plusieurs séjours à Tigny, dont certains ont pu ne comporter que peu de débitage. Il faut donc étudier séparément les répartitions des outils et des déchets. La distribution des déchets paraît la plus fiable pour dépister les centres d'activité. Les concentrations d'outils (en bas) et d'objets remarquables (en haut) près du foyer suggèrent une continuité de celui-ci avec le camp ouest, une discontinuité avec l'est. D'ailleurs, en fonction des vents d'ouest dominants, le foyer aurait enfumé désagréablement le camp est, mais épargné celui de l'ouest. Soit le bref séjour unique du côté oriental a eu lieu par vent d'est, soit le foyer du camp est a été installé plus au levant dans une zone non fouillée ni sondée.

Nous examinerons ci-après les répartitions des divers types d'outils et de déchets, en fonction de ces deux zones spatiales d'importances équivalentes : 36 m2 à l'ouest (dont 6 remaniés) avec 217 outils, et 30 m² à l'est (le remaniement par la tranchée ne compte pas, c'est une zone pauvre et les silex sont présents). Si l'on retranche la concentration nord-est avec 11 m2 et 38 outils, il reste à l'est 19 m2 et 168 outils, ce qui est encore satisfaisant pour une appréciation statistique. Dans tous les cas on tiendra compte de la plus grande richesse globale, tant en outils qu'en déchets, montrée par la figure 2, dans les mètres 45 à 50 (51 à l'ouest) par rapport aux mètres 51 (62) à 55. Cette étude de répartitions apporte deux sortes d'indications : sur le fait d'un seul ou de deux stationnements (ou plus) des chasseurs, et sur l'organisation interne de ce (ces) stationnement(s), y compris les concordances ou non-concordances des classes d'outils.

Fig. 5 : tableau équilibré des outils de Tigny (dessin Colette Rozoy).
Comme à Montbani-Il et à Sablonnière-II, contemporains, les outils du fonds commun redeviennent en faveur, grattoirs, éclats retouchés et lames retouchées. Mais le taux d'armatures est encore élevé, leur style est pur, la troncature à gauche prédomine (sauf pour les armatures à retouche couvrante), il n'y a pas trace du style de Montbani ni des trapèzes.

DÉBITAGE

En qualités et en quantités, il a été étudié de façon approfondie par J. Walczak (1997) auquel on se reportera. La distribution spatiale des nucleus (fig. 6) paraît correspondre à celle des silex bruts totaux (fig. 2). Elle est plus dense à l'est, comme aussi celle des silex : 15 nucleus à l'ouest sur 36 m² et 18 à l'est sur 19 m² (+ 4 au nord-est). Les nucleus sont plus dispersés à l'ouest où l'on soupçonne l'accumulation de plusieurs petits séjours au cours desquels on n'a peut-être pas beaucoup taillé : le rapport nucleus/armatures pointues y est de 14 contre 29,5 à l'est. Cette différence manifeste est un fort argument pour distinguer deux séjours distincts, ou plus probablement un séjour à l'est et un ou plusieurs à l'ouest, en tous cas une différence de comportement entre les deux parties. Ce nombre de nucleus, relativement fort pour du Tardenoisien, est peut-être en relation avec le plus grand nombre d'éclats retouchés à l'est. Ces caractères de dispersion se retrouvent sur le plan des microburins (fig. 7), qui sont nettement plus nombreux à l'est : 35 à l'ouest et 57 (48 et 9) à l'est (fig. 9), plus 13 du remanié et 27 chez Chevallier, qui a particulièrement veillé à leur identification. Il y a à l'est 62 armatures pointues (48 et 14, non comptées les armatures à retouche couvrante, 74 en les comptant) pour 54 (65) à l'ouest. Il y a donc au levant à peu près autant de microburins que d'armatures pointues faites par retouche abrupte, au couchant ce n'est que 7 microburins pour 10 armatures retrouvées pouvant en fournir. On a, à l'évidence, taillé des armatures partout, pratiquement en fonction de l'activité générale, les mètres pauvres 50 à 55 le sont aussi en microburins. De toutes façons, vu le grand nombre d'armatures perdues au dehors, 5 ou 6 par armature retrouvée (Rozoy 1978, p. 849), la méthode de section oblique sur enclume, dont le déchet est le microburin, n'a été employée dans les deux parties du site que pour une minorité de cas probablement pour obtenir les armatures les plus pointues (Rozoy 1978, p. 529). Mais l'emploi en a été moins intense encore à l'ouest, là où sont les feuilles de gui (voir ci-après à ce sujet). On pourrait donc penser que le séjour à l'est, plus conforme à la tradition régionale, aurait été plus ancien que le(s) séjour(s) à l'ouest, où l'adoption plus complète des inventions des Pré-Belges (retouche couvrante : vraies feuilles de gui) va de pair avec une forte diminution d'emploi de la section oblique sur enclume.

OUTILS COMMUNS

La répartition des grattoirs est inégale : 30 à l'ouest et 13 à l'est, 4 au nord-est et 16 dans la fouille Chevallier (fig. 8). De plus, les deux-tiers des 13 grattoirs de l'est sont amassés à 9 dans deux mètres carrés (P-Q-49), les 4 autres sont ensemble en P 47, il y a donc, à l'est, une anomalie de distribution, qui n'apparaît pas à l'ouest où la répartition est égale et paraît aléatoire. Cette concentration évoque une action menée en une seule fois, donc un stationnement unique à l'est. La répartition des éclats retouchés est plus uniforme, mais penche dans l'autre sens : 17 à l'ouest et 31 à l'est (24 et 7). Si on additionne les deux classes (grattoirs et éclats retouchés), on trouve 47 et 48 (37+11). Cela ne paraît pas démonstratif, la distribution à l'ouest paraît aléatoire, en fonction de la densité générale des silex et pourrait provenir d'apports répétés qui n'ont pas de raisons de se renouveler à des endroits précis, ou aussi de rôles complémentaires de ces deux classes d'outils, comme évoqué ci-dessus à partir d'autres informations concernant les comparaisons entre les sites. Les cinq burins ne prêtent pas à déductions sûres (nombre trop faible), mais ils sont très dispersés (fig. 9), suggérant à nouveau des apports distincts et une très faible spécialisation des tâches. Les 21 chutes de burins le sont aussi (9, 9 et 3), on remarque dans deux cas, en J 46 et en P 47-48, une proximité des burins et des chutes, ce qui évoque l'abandon sur place de l'outil après utilisation (on a peut-être gardé en poche le dernier outil utilisé, car les chutes ne raccordent pas avec le burin abandonné). Les perçoirs (fig. 9), très peu nombreux sont toutefois très dispersés, suggérant des actions indépendantes et répétées, même à l'est. Les outils sur lamelles et sur lames (fig. 10) sont divisés normalement entre les deux zones ouest et est : 37 (en incluant les 12 lamelles à retouche alterne qui seront discutées ci-après) et 16 à l'occident, 20 et 13 (11+2) à l'orient. Ils sont répartis également dans la partie ouest, en fonction de la densité générale (comparer à la figure 2), mais il y a dans la zone est des concentrations : 6 outils sur lames (sur un total de 11 dans cette partie) dans un mètre carré en Q46-47, et 3 autres en Q-P-47, sans un seul des petits outils sur lamelles. Ceux-ci, par contre, sont accumulés à treize dans la zone voisine Q-48-49-50 où il n'y a qu'un seul outil sur lame, en lisière. Autre petite concentration d'outils sur lamelles en R-53-54, la «concentration» nord-est n'est donc peut-être qu'un atelier de l'espace est principal. On peut penser que ces petites concentrations d'outils semblables correspondent à des travaux spécialisés distincts, effectués en une fois, avec abandon des outils sur place dès la fin du travail. Cela suggérerait donc, pour la partie est, un stationnement unique, cette idée est confortée par la distribution inégale, dans cette même zone est, de certaines autres pièces : scalènes, grattoirs. Par contre, la répartition égale dans la zone ouest évoque des actions ponctuelles et répétées, qui pourraient provenir d'un camp assez prolongé (mais la densité moindre qu'à l'est contredit cette interprétation) ou plus probablement de stationnements multiples, chacun moins dense ou (et) moins prolongé. Les lames et lamelles Montbani, quoique peu nombreuses (15 utilisables, fig. 11), sont distribuées également (6, 9 et 3), n'indiquant aucune zone spécialisée en ce qui les concerne.

Fig. 6 et 7 : distribution spatiale des nucleus et des microburins. La dispersion des nucleus paraît analogue à celle de la masse des silex (fig. 2), mais elle est nettement plus ramassée à l'est. Celle des microburins aussi, on a fabriqué plus d'armatures (du moins par cette technique) à l'est qu'à l'ouest : peut-être une influence de l'emploi des armatures à retouche couvrante qui à l'ouest comprennent de vraies feuilles de gui (fig. 15).

Fig. 8 et 9 : distribution spatiale des grattoirs et des éclats retouchés.
Distribution spatiale des burins, chutes de burins et perçoirs.
La distribution des grattoirs à l'ouest paraît tout-à-fait aléatoire, fonction de la densité d'ensemble des silex (fig. 2). Par contre à l'est les grattoirs sont accumulés en deux groupes sur de petits espaces, cela semble indiquer des actions ponctuelles. Les éclats retouchés accompagnent les grattoirs. Les burins et les perçoirs, peu nombreux sont dispersés partout.
La coincidence répétée des burins et des chutes évoque des actions ponctuelles suivies d'abandon du matériel sur place.



Fig, 10 et 11 : distribution spatiale des outils sur lames et des outils sur lamelles.
Distribution spatiale des lames et lamelles Montbani.
Le caractère concentré des lames et des lamelles retouchées à l'est s'oppose à leur dispersion aléatoire à l'ouest, cela conforte l'idée de deux (ou plusieurs) stationnements distincts. Les lames et lamelles Montbani, par contre, sont dispersées tant à l'est qu'à l'ouest.

Tab. III : Tigny. répartition des outils entre les zones

ARMATURES

Avec les deux exceptions marquantes que l'on verra plus loin, la plupart des classes montrent à nouveau des distributions uniformes correspondant probablement à des actions isolées se répétant de façon aléatoire, sans qu'il soit évident que ces actions se soient renouvelées au cours d'un même séjour ou lors de séjours répétés espacés de plusieurs semaines, mois, années ou lustres. Hors les deux exceptions, on remarque peu de larges zones vides de telle ou telle classe, et très peu de concentrations importantes évoquant des actions spécialisées intensives. On notera le raccord entre les deux fragments de la même pièce, à plus de trois mètres de distance (fig. 12), faisant une jonction entre les concentrations est et nord-est dont l'autonomie devient donc discutable (la pointe d'une pointe simple, sur 4 mm, est allée se perdre dans la concentration nord-est, ce n'est pas à soi seul probant pour dénier des travaux séparés une autre fois dans cette zone nord-est). Ceci nous rappelle que, contrairement aux outils communs, les armatures sont, par destination, prévues pour un usage en dehors du campement. Et nous savons qu'au moins les 5 / 6èmes des armatures sont perdues au dehors (Rozoy 1978, p. 849). Nous ne trouvons que celles provenant de la réparation des flèches après la chasse ou l'entraînement (Rozoy 1998 a).

LES POINTES À TRONCATURE OBLIQUE ET LES POINTES DU TARDENOIS

Fig. 12 et 13 : distribution spatiale des pointes à troncature oblique et des pointes du Tardenois. Distribution spatiale des triangles et des segments de cercle. Les deux classes de pointes, qui dérivent probablement l'une de l'autre, ne montrent aucune concentration particulière pouvant évoquer des actions spécialisées. Elles ne sont pas non plus très liées aux concentrations de débitage (comparer à la fig. 2) : la zone QP-48-49, si riche en déchets, ne contient que deux pointes. Cette indépendance des lieux de débitage et de travail des armatures est retrouvée au Tillet (Rozoy 1998) : les postes de travail étaient plus spécialisés qu'on aurait pu le penser. Par contre, les triangles, dispersés à l'ouest (sauf une petite concentration en L-53 dans une zone pauvre en silex), sont fortement concentrés à l'est. Les segments de cercle sont dispersés, et pas spécialement en fonction des densités générales des silex. On peut suspecter une relation des segments avec les triangles, ils sont associés dans les mêmes zones.

Elles sont distribuées assez également (fig. 12) : 22 pointes à troncature à l'ouest et 15 (9+6) à l'est, 7 pointes du Tardenois à l'ouest et 5 à l'est (4 et 1), distribution une à une partout. La distribution un à un est aussi le cas des segments de cercle (fig. 13), qui sont 8 à l'ouest et 21 à l'est (J 7 et 4). Il y a beaucoup plus de segments au levant qu'au couchant, mais d'un côté comme de l'autre ils sont dispersés également, un à un, de façon aléatoire, en fonction de la densité générale des silex (fig. 2). On peut donc évoquer à nouveau des stationnements distincts à l'est et à l'ouest, l'un faisant usage de plus de segments que l'autre. La distribution égale et aléatoire est partiellement le cas aussi des triangles (fig. 13 : 16 à l'ouest et 18 à l'est). Ceux-ci, toutefois, à l'opposé de leur distribution aléatoire dans la zone ouest, présentent dans la zone est, pour un nombre total équivalent, des accumulations par groupes de deux ou trois pièces, en tout 12 pièces sur trois mètres carrés (sur 18 dans cette petite moitié est). Cette concentration correspond à la zone la plus dense de tout le site (fig. 2), mais il y a en Q-P-46-48 d'autres zones presque aussi riches avec seulement deux scalènes. Et il y a à l'ouest en L-54 une petite concentration de quatre scalènes dans une zone pauvre. Cette distribution des scalènes à l'est outrepasse la limite des probabilités pour des phénomènes aléatoires (les nombres à l'ouest sont trop modestes pour une conclusion statistique). La signification de ces concentrations reste à établir, mais elle conforte l'idée d'un stationnement unique à l'est. Les lamelles à bord abattu (fig. 14), avec 38 pièces à l'ouest et 11 à l'est, ont une des distributions les plus inégales entre les deux zones. Mais on sait depuis longtemps (Rozoy 1978, p. 394 et p. 108) que ces armatures non pointues, qui étaient probablement des éléments de couteaux ont une distribution numérique très fantaisiste qui, chez les archers, ne corrèle avec aucune autre. Plus encore que leur fragmentation post-dépostionnelle, la cause en est probablement dans leur emploi par groupes de plusieurs (peut-être jusqu'à 5 ou plus sur le même outil). Si ce groupement n'est pas constant (cinq armatures sur un certain outil et seulement une ou deux sur d'autres), on peut aboutir à des différences considérables, de l'ordre de celle observée ici. On peut toutefois tenir cette inégalité de distribution entre les deux zones pour un nouvel argument assez fort en faveur de deux (ou plusieurs) occupations distinctes, l'une (à l'est), probablement unique, faisant peu usage des lamelles à bord abattu (quel que soit cet usage), l'autre ou les autres, à l'ouest, s'en servant quatre fois plus (ou utilisant le type d'outil à plusieurs lamelles à bord abattu réunies). La distribution à l'ouest est copiée sur la densité d'ensemble des silex (fig. 2), celle à l'est est plus ramassée (7 pièces sur 4 unités de fouille), évoquant à nouvau une action unique.

LES ARMATURES CASSÉES

La présence des armatures dans le camp peut, croyait-on, découler de plusieurs mécanismes : pièces cassées ou perdues en cours de fabrication, pièces mises en réserve et oubliées, pièces montées sur des flèches non employées et abandonnées (éventuellement après une chasse réussie au premier tir), pièces revenues au camp dans la viande des bêtes abattues, pièces brisées ou non éliminées lors de la réfection des flèches. Cette multiplicité supposée de causes d'abandon indépendantes les unes des autres favoriserait évidemment, si elle était réelle, la distribution aléatoire. En réalité, nous avons pu prouver au Tillet (Rozoy 1998 a) que nous trouvons exclusivement les pièces provenant de la réparation des flèches abîmées après la chasse ou l'entraînement, la distribution des armatures au Tillet n'est nullement aléatoire. Pour Tigny, où les effectifs sont moindres, en raison de l'histoire moumentée des fouilles et surtout parce que les espaces de travail sont moins nettement distincts de ceux du débitage, la démonstration est moins évidente, mais les éléments disponibles pointent dans le même sens. Comme au Tillet, il y a des accumulations d'armatures (fig. 13). Les proportions des armatures entières et brisées (tab. IV) sont analogues à celles du Tillet. Les débris d'armatures (presque tous des pointes), comme au Tillet, ne se raccordent pas aux armatures trouvées dans le camp, mais représentent autant d'armatures dont les autres fragments ne sont pas présents dans la surface fouillée. On peut donc les additionner aux nombreux fragments et aux rares pièces entières, on voit alors que les 4/5ème des armatures attestées ne sont représentées que par des fragments. On peut déduire les lamelles à bord abattu et les lamelles à retouche alterne, dont le rôle sur des flèches est des plus douteux et qui sont fortement fragmentées à la fois par suite de leur fragilité et probablement dès l'origine et volontairement. Même ainsi, ce sont près des 3 /4 des armatures pointues qui ne sont présentes que sous forme de fragments, sur lesquels les stigmates de percussion ne manquent pas. Des réserves d'armatures ont certes existé (Larsson 1978), mais ces trouvailles sont rares et dans le cas général nous trouvons exclusivement le produit de la réparation (quasi quotidienne, comme le montre l'expérimentation, Rozoy 1992) des traits abîmés lors de la chasse ou de l'entraînement.

Tab. IV armatures identifiables débris d'armatures.

DEUX CLASSES D'ARMATURES À DISTRIBUTION CONCENTRÉE

ARMATURES À RETOUCHE COUVRANTE

Nombre

Nous avons trouvé 27 objets. Par suite de la forte fragmentation, 8 objets seulement sur les 27 ont été trouvés en place, les autres ont été récupérés au tamis de 4 mm, mais on connaît le carré d'origine et la profondeur. Le compte de 27 paraît excessif : il y a beaucoup de fragments, dont certains se raccordent (672 avec 708 et 793 avec 959), ce qui ramène le total à 25. On peut aussi éliminer le petit fragment 430 qui est une écaille de retouche (à l'est).
Restent 24, parmi lesquels 6 fragments distaux et 7 fragments proximaux. Doit-on ne compter que 18 pièces ? Mais ces fragments qui ne raccordent pas témoignent d'autant de pièces distinctes à l'origine. Pour les autres types d'armatures on a pu réintégrer les fragments comportant une partie caractéristique (angle du scalène, base de la pointe du Tardenois...). Pour 116 armatures à retouche abrupte identifiées il a subsisté 29 fragments non typables (11 pointes à droite et 18 pointes à gauche), soit 20 % du total de 145. Les 12 fragments de pointes à retouche couvrante (sur 24) sont une proportion beaucoup plus élevée dont l'élimination serait excessive, et il faut donc les compter dans l'inventaire. L'intérêt de cette discussion est de montrer que les armatures à retouche couvrante ont été traitées différemment des autres par leurs fabricants, puisqu'il y a beaucoup plus de fragments. La cause en apparaîtra ci-après.

Formes

Il n'y a que 2 vraies feuilles de gui (fig, 16, n° 5 et 6). Les autres pièces dont la forme peut être appréciée, dont les deux raccordées, ont une extrémité supérieure beaucoup moins pointue, qu'il est difficile de distinguer d'une extrémité basale (fig. 16, n° 25, 26). Parmi les fragments, il y a deux extrémités bien pointues provenant de vraies feuilles de gui (n° 1, 4). Il faut donc compter sur 4 feuilles de gui et 20 autres pièces. Mais les 4 feuilles de gui viennent de la partie ouest, il n'y en a aucune trace dans la partie est. C'est un argument de plus en faveur d'une distinction des deux parties, il pourrait même y avoir là une distinction chronologique car les vraies feuilles de gui ne sont pas connues à Montbani-II et Sablonnière-II, elles existent au Parc de l'ancien château de Fère et dans le stade récent ensuite. Tigny-ouest serait donc un peu plus récent que Tigny-est. Mais les effectifs en cause sont trop faibles pour pouvoir être très affirmatif. Le côté rectiligne est à gauche dans tous les cas appréciables, ce qui correspond à une troncature à droite, structure constante pour cette classe, qui paraît bien avoir introduit cette technique dans le Tardenois, en provenance de la Belgique. Il y a trois pièces (2 entières et une brisée) qui ont paru des «ébauches» non terminées, plus un gros fragment (basai) auquel manque la retouche inverse. Mais une de ces «ébauches» entières (n° 746, fig. 16) présente une tache qui paraît être la trace d'un emmanchement... Plus que d'ébauches il s'agit donc de deux armatures moins élaborées, quoique faites dans le même esprit, et deux pièces cassées en cours de fabrication. La plupart des bases sont comme celles des feuilles de gui, la différence portant sur la pointe, moins effilée, et sur la largeur, un peu moindre. Ce type (fig. 16, n° 25, 26) pourrait être individualisé comme «pointe de Tigny» au sein des «autres armatures à retouches couvrantes» (n° 80 de la liste-type), il a plus de consistance chez nous que le triangle à retouches couvrantes ou d'autres, et il restera à voir son extension géographique (éxentuellement jusqu'en Lorraine ?). Il 5 a quelques bases rondes, comme à Montbani-II et à Sablonnière-II, mais les pièces de Tigny sont plus efflanquées que les pointes à base ronde du Brabant (fig, 16, n° 28). Il n'y a pas de pointes à base biaise, courantes à cette époque dans le Limbourg et le Brabant, mais qui ne sont guère connues dans le Tardenois. Leur remplacement par les pointes de Tigny montre, une fois de plus, l'adaptation libre des modèles d'origine étrangère par les groupes culturels.

Localisation

Fig. 14 et 15 : distribution spatiale des lamelles à bord abattu.
Distribution spatiale des armatures à retouche couvrante et des lamelles à retouche alteme.
Les lamelles à bord abattu, beaucoup plus abondantes à l'ouest, y suivent fidèlement la répartition des silex totaux : différence manifeste avec les armatures pointues qui y sont tout-à-fait indifférentes.
Les fortes concentrations des armatures à retouche couvrante, elles aussi indifférentes aux accumulations du débitage, sont nettement en rapports d'une part avec le foyer (et la plupart des pièces portent des traces de feu), d'autre part avec une activité inconnue qui a concerné aussi les lamelles à retouche alteme. Elles occupent Q-45-46 pauvres en silex et vides d'autres armatures, visiblement on les traitait séparément des autres pièces perçantes.


Fig. 16 : les armatures à retouche couvrante et les lamelles à retouches alternes de Tigny (Dessin C. Rozoy).
l à 23 - Tigny-2 (ouest) ; 1, 4, 5 et 6 : feuilles de gui et fragments ; 2, 8, 9, 10 : fragments de pointes de Tigny ; 2, 7, 11, 12 :
autres armaÎures à retouche couvrante ; 13 à 15 : lamelles (larges) à retouches alternes ; 16 à 23 : lamelles étroites à retouches alternes.
24 à 38 - Tigny-1 (est) ; 26, 26 : pointes de Tigny ; 27 à 31 : fragments de pointes de Tigny ; 24, 32 à 36 : autres armatures à retouche couvrante ; 37 : écaille de retouche de ces armatures ; 37, 38 : lamelles(larges) à retouches alternes.
39 - Tigny 0 (nord-est) ; lamelle étroite à retouches alternes.
La différence de style est manifeste entre les deux parties : à l'ouest, le travail est beaucoup plus fin, les retouches plus petites et plus serrées, et il y a toutes les feuilles de gui. À l'est, le travail est plus grossier ; ce sont peut-être les premiers essais de cette technique nouvelle dans la région. Mais, inévitablement, quelques pièces de Tigny-1 sont sur Tigny-2 (n° 7, 11, 12) et réciproquement (26, 27, 31 ?). Les lamelles étroites à retouches altemes sont toutes à l'ouest, nous doutons de l'appartenance des pièces larges au même ensemble technique ; il fallait les figurer pour permettre au lecteur de juger.

Le plan (fig. 15) montre que les armatures à retouche couvrante sont accumulées dans les zones riches en vestiges (comparer à la fig. 2), mais la zone la plus dense (P-Q-49-50) n'en comporte que deux et les zones moins denses n'en ont pas du tout, ce qui paraît exprimer un choix La comparaison avec la distribution des lamelles à bord abattu (fig. 14) montre bien la distribution plus restreinte des armatures à retouche couvrante. On a déjà observé pour ces armatures, notamment à Montbani-13 (fouilles R. Daniel ; Rozoy 1978, p. 497), des localisations qui contrastent avec la répartition plus égale des autres classes d'armatures et plus généralement des outils. Dans l'hypothèse de stationnements distincts à l'est et à l'ouest, l'emploi des armatures à retouche couvrante aurait été le même (numériquement) dans les deux cas, mais qualitativement l'absence des feuilles de gui à l'est sépare à nouveau cette partie de l'autre.

Pièces brûlées

On y distingue (en continuité) deux intensités d'action du feu : un chauffage limité fait disparaître la translucidité (même près des bords), change la couleur, qui devient terne blanc mat ou gris, avec parfois des endroits rosés, en particulier dans la zone sous-corticale du silex) et provoque quelques craquelures difficiles à percevoir. Nous appliquons le terme de brûlées à des pièces ayant été plus fortement chauffées, caractérisées par la couleur grise ou blanc-jaunâtre (selon la nature du silex d'origine), mais surtout par un réseau de craquelures évident, très fourni et aboutissant le plus souvent à la fragmentation de la pièce. Ceci étant posé, nous avons reconnu sur les 25 pièces à retouches couvrantes : 9 pièces brûlées, 6 pièces chauffées et 10 non chauffées, dont l'éclat de retouche et 3 des «ébauches» (les deux brisées non terminées et une entière, celle qui n'a pas la trace d'emmanchement).
Soit plus de la moitié des pièces passées au feu : 15 sur 25 (15 sur 22 si l'on écarte l'éclat de retouche et les 2 ébauches cassées en cours de fabrication, qui n'ont pas de raison de partager le sort des pièces terminées).

Cela contraste avec les autres classes d'armatures, chauffées à moins du dixième (tab. V). La fouille de 1986 dans la zone du foyer a foumi le plus grand nombre de pièces brûlées (6) et chauffées (3) sur un total de 12 avec 14 fragments, dont 8 brûlés. Le chauffage intense de ces pièces est évidemment la cause de leur fragmentation plus importante que celle des autres classes d'armatures, notée ci-dessus. Il est évident aussi que ce chauffage très important, destructeur, a été postérieur non seulement à la fabrication de ces armatures, mais aussi à leur utilisation. Cette curieuse particularité avait déjà été constatée à Montbani-13 où 5 pièces à retouches couvrantes sur 6 étaient brûlées (Rozoy 1978, p. 497); d'après les souvenirs de R. Daniel il en allait de même dans la collection Desmaisons de Montbani-13 qui, par suite d'une localisation d'outillage, comme à Tigny, comprenait la plupart des armatures à retouche couvrante. Cette collection est passée par la suite dans celle de Mr Fitte à Saint Avit-Seinieur que nous n'avons pu examiner ; peut-être les chercheurs du Sud-Ouest auront-ils l'occasion de le faire un jour. On avait supposé que le groupement topographique des feuilles de gui avait pu les exposer ultérieurement à un feu n'ayant rien à voir avec ceux des Tardemoisiens. La répétition du fait à Tigny permet d'exclure cette hypothèse, le lien des pièces à retouche couvrante avec le feu est confirmé, sans que l'on en comprenne encore bien la nature. Nous allons voir que ces armatures partagent cette spécificité avec les lamelles à retouche alteme, elles aussi avec une répartition spatiale fortement localisée.

LAMELLES À RETOUCHES ALTERNES

Tab. V : Tigny. Armatures brûlées ou chauffées.

Nous avons beaucoup hésité, et finalement renoncé, à désigner ces objets comme «Lamelles Dufour», en raison non seulement de la distance chronologique et sociologique considérable entre l'Aurignacien, où ce type a été défini (Sonneville-Bordes et Perrot 1956, p. 554-557, Sonneville-Bordes 1960, p. 40), et le Tardenoisien, mais aussi de nettes différences de détail. Ces auteurs décrivent la lamelle Dufour comme : «lamelle à profil fréquemment incurvé, présentant de fines retouches marginales continues semi-abruptes, soit exclusixement sur l'un des bords de l'une des faces, dorsale ou ventrale, soit sur les deux bords, et, dans ce cas-là, disposées de façon alterne.» Les 15 pièces que nous avons isolées (10 lamelles étroites et 5 de plus de 5 mm de large), dont aucune n'a le profil incurvé, sont retouchées sur les deux bords et de façon alterne. Trois d'entre elles, toutes trois étroites, opposent un vrai bord abattu à une retouche semi-abrupte, les onze autres ont deux retouches semi-abruptes, très fines et très marginales (bordage). Mais ces pièces sont en continuité avec des lamelles à bord abattu présentant des retouches (non alternes) du second bord et, comme on en trouve aussi au Paléolithique supérieur, des lamelles simplement retouchées, que l'on confond généralement (sauf dans l'Aurignacien...) avec les lamelles à bord abattu, et qui dans notre cadre sont classées aux lamelles retouchées de la 6° classe. Parmi les 27 lamelles étroites à bord abattu, 14 portent ainsi des retouches directes du second bord, dont la totalité des 6 lamelles étroites à bord abattu tronquées. Parmi les 24 lamelles (non étroites) à bord abattu, 5 seulement portent de telles retouches, dont aucune des lamelles à bord abattu tronquées. Ces retouches complémentaires sont donc beaucoup plus fréquentes sur les lamelles étroites à bord abattu, et il est manifeste qu'il existe bien au moins deux catégories distinctes dans les lamelles à bord abattu (d'ailleurs il y a un hiatus dans la distribution des largeurs). Pour le graphique, les lamelles à retouches altemes ont été jointes aux lamelles à bord abattu de chaque catégorie (étroites et non étroites). Il n'aurait pas été souhaitable de les classer avec les lamelles retouchées parce qu'elles auraient enflé encore plus les effectifs de cette classe, déjà larges dans le Tardenoisien, alors que les autres sites tardenoisiens, ou plus généralement de l'Epipaléolithique moyen, ne comprennent rien de comparable (une pièce à la Roche-à-Fépin).

Nos lamelles à retouches alternes de Tigny sont très fortement concentrées (fig.15). Elles sont dans les mêmes zones que les armatures à retouche couvrante, essentiellement dans la partie Ouest. Parmi les cinq pièces plus larges, que nous avions hésité à inclure, trois sont en plein coeur de la distribution des lamelles à retouches alternes étroites, les deux autres sont ensemble dans l'autre concentration de pointes à retouche couvrante. Si l'on écarte les lamelles de plus de 5 mm de large, la quasi-totalité des 10 pièces étroites à retouches alternes est dans la partie Ouest (une pièce en P-55, dans la petite concentration Nord-Est). C'est là un nouvel argument pour soutenir qu'il y a eu deux stationnements distincts. Cette distribution contraste, plus encore que celle des armatures à retouche couvrante, avec les autres distributions, et tout particulièrement avec celle des lamelles à bord abattu avec lesquelles on aurait été tentés de les confondre (mais qui sont bien plus abondantes à l'ouest, dans la partie qui inclut les lamelles étroites à retouches alternes). De plus, cinq pièces sont brûlées ou chauffées, soit plus du tiers, proportion largement supérieure à celle concernant les autres armatures (tableau V, page précédente). Pas plus que pour les pointes à retouche couvrante nous n'avons de preuve de la raison d'être de ces particularités. Ayant démontré au Tillet-3 (Rozoy 1998 a) que nous trouvons seulement les armatures provenant de la réparation des flèches, on peut supposer (imaginer) que les armatures à retouche couvrante et les lamelles à retouche alterne auraient servi conjointement dans une action ayant à voir avec le feu, et plus particulièrement que celui-ci aurait servi à ramollir le mastic de fixation sur les hampes, mais cela supposerait que les autres armatures aient été fixées autrement. Reste toujours l'idée d'un lien, a priori nullement évident, dans l'emploi de ces deux catégories, ce qui nous ramène aux projectiles armés de tranchants latéraux souvent cités sans preuve pour les lamelles à bord abattu du Magdalénien (les preuves en France concernent des lamelles brutes, toutefois il y en a à Rekem, Belgique, pour des lamelles à bord abattu du Tjongérien, De Bie et Caspar 1997).

CONCLUSIONS

Nous avons relevé trop d'indices différenciant les deux zones Est et Ouest trop de signes d'une occupation unique à l'est et multiple à l'ouest, pour ne pas devoir conclure en ce sens. En outre, la position du foyer suggère la possibilité d'autres structures en dehors de la zone fouillée. L'absence apparente de points d'appel (du moins actuellement) dans la petite clairière étudiée et leur présence à quelques dizaines de mètres (blocs de grès) laissent penser qu'il y a probablement eu d'autres campements à très faible distance (quelques mètres ou décamètres). Des sondages systématiques tous les 10 m comme on l'a fait au Tillet (Rozoy 1996, 1998 a) permettraient très probablement de les découvrir sans les endommager.

L'analyse détaillée de Tigny concorde parfaitement avec les travaux analogues effectués ou en cours à Montbani-II (Parent 1971, 1972) où l'on a évoqué deux cabanes successives (Rozoy 1978, p. 464), à Sablonnière-II où plusieurs passages ont été constatés en stratigraphie (Parent 1971, 1973, Rozoy 1978, p. 465), à la Roche-à-Fépin où il y a eu au moins deux stationnements (Rozoy 1990, 1997b, c), au Tillet où il y a neuf concentrations jointives et plusieurs autres plus loin (Rozoy 1996, 1997 d, 1998 a),à l'Allée Tortue où il y en a au moins dix (Rozoy et Slachmuylder 1990, Rozoy 1998 b). La même disposition est relevée aussi par les recherches de nos collègues à Bergumermeer où ont été relevées 8 unités d'habitation (Newell 1980), au Closeau de Rueil-Malmaison (Lang1997) ou à Verrebroek (Crombé et Megank 1996) : les sites mésolithiques sont pour la plupart non de «gros» gisements occupés longtemps, ni les mythiques «sites d'agglomération» parfois prétendus, mais bien des juxtapositions de sites petits ou moyens, chacun utilisé un temps bref, avec retour des archers ou de leurs descendants, après des mois ou des années, mais parfois à des décennies ou des siècles d'écart, sur le même site, occupé un peu différemment ou non, selon les cas. Le tout confirme à la fois la modicité numérique des unités sociales concemées (10 à 15 personnes) et la pratique de la mobilité résidentielle, substituée à une exploitation logistique du terrain qui paraît établie pour certaines périodes du Paléolithique supérieur.

DOCUMENTS ANNEXES ET BIBLIOGRAPHIE


Ces inventaires (établis sans examen direct des objets) posent plusieurs séries de problèmes, dont certains ne sont pas sans intérêt théorique en ce qui concerne non seulement l'histoire de notre discipline et l'utilisation des données anciennes, mais même la pratique actuelle, dès que l'on doit comparer des données établies par des chercheurs différents. Or cela est inévitable si l'on veut établir des synthèses.

ANNEXE 1

Un premier écart - considérable : moitié en plus pour les outils - est celui entre le plan Chevallier d'une part et le relevé Bohmers ou la photo grandeur nature de l'autre. Cela vient du tamisage : le plan ne comporte que les objets trouvés en place, le relevé et la photo prennent en compte ceux récupérés au tamis (et par l'examen ultérieur du «déchet»). Les différences portent essentiellement sur les armatures : 48 armatures pointues au lieu de 28, et 23 lamelles à bord abattu (et fragments) au lieu de 16 «lames retouchées» (et lamelles, Rozoy), qui comportent certainement plus de pièces retouchées (non retenues comme outils par Bohmers, sa feuille de relevés préimprimée en fait foi) qu'à bord abattu. D'ailleurs R. Chevallier avait identifié correctement au plan 2 lamelles à bord abattu (désignées comme «lame à dos»). Plus du tiers des armatures (42 %) ont été trouxées au tamis, et presque toutes les lamelles à bord abattu. Dans nos fouilles, pourtant très lentes (8 jours par mètre carré), nous avons trouvé au tamis 62 outils communs sur 214 (surtout des lamelles à coche ou retouchées), mais 65 microburins sur 105 et 123 armatures identifiables sur 198, soit presque les deux-tiers ! Dont presque toutes les lamelles à bord abattu (de minuscules fragments) et toutes les lamelles à retouche alteme, qui ne sont pas plus grandes. Non que nous ayions fouillé plus mal que R. Chevallier, mais notre tamis doit avoir été plus fin. Avec un tamis de 4 mm, R. Chevallier aurait trouvé, comme nous, 10 outils au mètre carré dans la partie centrale. Le récent colloque de Sauveterre (Rozoy 1995) a montré que l'insuffisance du tamisage avait défiguré le sauveterrien, qui comporte beaucoup de triangles de Montclus (dans ces sols d'abris calcaires on ne les trouve qu'au tamisage à l'eau). La finesse des outils, responsable jadis du soi-disant hiatus, n'a pas fini de nous poser des problèmes ! C'est à la suite de ces difficultés que les mésolithiciens du Bassin parisien se sont mis à fouiller par quarts de mètres carrés, ce qui permet l'établissement de plans comportant les outils trouvés au tamis. Ce fait du tamisage différent peut modifier fortement le taux d'armatures, mais dans le Tardenoisien la non perception (pour la même raison) des petits outils sur lamelles tendait à estomper l'erreur, et la non prise en compte des éclats retouchés, des pièces émoussée ou esquillées etc pouvait renverser complètement la tendance. Il y a sur la photo de Tigny 6 burins, dont 3 de 6 cm et les autres de 3 et 4 cm, il y avait donc aussi un problème d'identification sur le terrain (2 burins au plan), corrigé en partie par l'examen ultérieur des déchets. C'était encore l'époque où E. Vignard disait le Tardenoisien composé à 99 % de «microlithes» et de microburins (les burins, c'était «un passage des Magdaléniens», et on jetait le debitage).

Un autre écart entre ces inventaires provient de terminologies différentes. A la limite on pourrait parler de connaissance insuffisante de la typologie, mais ce grief serait mal venu pour une époque où la typologie n'était pas fixée, et de toutes façons il y aura toujours des chercheurs pour résister à la «normalisation» et employer des termes spéciaux.
Cela ne prête guère à conséquences dans la mesure (et dans cette mesure seulement) où les mots employés sont précisément définis, et si le chercheur consent à noter à sa manière les détails que ses collègues tiennent à utiliser, même si lui les méprise. Ici, la plus grosse différence (qui, sans la photo, aurait pu prêter à de fortes divergences, de l'ordre de 2 000 ans) vient de l'expression «pointes de Vielle» appliquée à des pointes à troncature oblique. R. Chevallier, qui a fouillé aussi à l'Allée Tortue III, y a trouvé une association de trapèzes rectangles longs (les pointes de Vielle de R. Daniel, 1933, 1953, 1958, précisées par le G.E.E.M., 1969) avec les grandes pointes à troncature oblique du stade récent. D'où la confusion de termes, opérée bien avant la publication du G.E.E.M. Il apparaît encore une différence, cette fois entre le relevé de Bohmers et la photo prise par lui, mais interprétée par nous, ce qui ne xa pas sans quelques hésitations et difficultés. Bohmers relève 4 triangles et 18 pointes à base transversale, total 22. Et nous, sur la photo des mêmes objets, 12 triangles et 11 pointes à base transversale, total 23. Comme il n'y a pas de différences notables sur les autre types, il apparaît que la définition des triangles n'était pas la même pour Bohmers que pour nous : une base biaise ne l'empêchait pas de ranger l'objet dans les pointes du Tardenois, et il y aussi la question de l'interprétation des pièces cassées. La différence entre les lamelles à bord abattu tronquées ou non, par contre, peut tenir à la difficulté d'identifier les troncatures sur la photo, ici il faudrait faire plutôt confiance à Bohmers qui a vu les objets et qui savait sa typologie - du moins telle qu'il l'entendait.

Enfin, il subsiste deux différences très importantes, portant cette fois sur la prise en compte (ou non) de la totalité de l'outillage : les lames et lamelles retouchées (16 au plan Chevallier, et sans doute presque autant trouvées au tamis) ne figurent pas dans les feuilles de relevés pré-imprimées de Bohmers, non plus d'ailleurs que les éclats retouchés (1 au plan Chevallier), et Bohmers ne les a pas fait figurer sur la photo. À quoi sert de faire des décomptes si l'on écarte arbitrairement une partie de l'outillage ? Il n'y a pas de critère objectif pour décider qu'un objet retouché est plus important qu'un autre. Seconde différence du même ordre : R. Chevallier a su relever sur son plan 77 lames (et lamelles) brutes de débitage, ou qui lui paraissaient telles. C'est déjà, en 1960, une amorce de l'étude du débitage, avec l'idée sous-jacente que les objets bruts ont pu être des outils et en porter les traces. Ces idées utiles sont devenues à la mode 25 à 30 ans plus tard (au point d'éclipser parfois dangereusement la typologie des outils retouchés). En bref, R. Chevallier apparaît maintenant, sur divers points, comme un précurseur qu'il est regrettable d'avoir écarté de la recherche, plus pour des raisons de milieux sociaux et de personnalité qu'en fonction de son attitude scientifique. Il aurait très bien pu apprendre à reconnaître les burins.

ANNEXE 2



BIBLIOGRAPHIE

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