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Docteur Jean-Georges Rozoy


Résumé des abréviations utilisées dans les articles : consulter la liste.

1965

Dr J.-G. ROZOY

LES TOMBES SANS CRÂNES A LA TÈNE I AU MONT TROTE



La campagne de fouilles organisée au Mont Troté, commune de Manre (Ardennes), à l'initiative de M. Will, directeur de la circonscription de Lille des Antiquités Historiques, par la section des Ardennes de la S.P.F., a révélé un remarquable cimetière de La Tène la, à tombes dispersées, avec de multiples enclos qui seront réétudiés en 1965 de pair avec l'extension des fouilles. La monographie du site, qui s'avère d'ores et déjà de grande importance, ne pourra être établie qu'après plusieurs campagnes. Toutefois, il est possible dès cette année de dégager certains éléments qui posent d'ailleurs, jusqu'à présent, plus de questions qu'ils n'en résolvent. L'orientation des inhumations en fonction d'un calendrier qui pourrait être luni-solaire fait l'objet d'une étude à paraître dans la R.A.E. La tombe à char, et d'autres sépultures intéressantes, paraîtront dans diverses revues régionales. Le présent article a pour but d'attirer l'attention sur une particularité qui a dû être trop souvent négligée sous le vocable de « violation », voire dans le meilleur des cas « violation ancienne ». Il s'agit de l'enlèvement du crâne de la tombe à une époque indéterminée, mais postérieure à la décomposition des chairs et des ligaments.

Voici les faits. Nous avons, en 1964, découvert 25 inhumations, dont 2 sont restées en réserve (faute de temps) et 8, dont la tombe à char, malheureusement, avaient été pillées en 1962-63 par des clandestins. 3 autres sépultures étaient très superficielles ; reposant sur la craie, sans fosse (ou la fosse ayant disparu du fait de l'érosion), elles avaient été balayées par la charrue et il est impossible de tirer à leur sujet d'autres conclusions que la position et l'orientation, ce qui est déjà beaucoup. Restent 12 fosses non violées, ou tout au moins non touchées depuis fort longtemps, comme l'attestent la consistance du remplissage, et l'absence de tout débris moderne au-delà de la limite de la charrue. Cinq d'entre elles étaient absolument intactes, à l'exception de minimes déplacements occasionnés par des rongeurs dont les galeries étaient reconnaissables. Dans les sept autres, la partie inférieure du corps était normalement en place, ainsi que les objets voisins, jusqu'au niveau de la ceinture ou des épaules. La tête par contre, ou plus exactement le crâne, faisait défaut, la mâchoire inférieure étant présente (mais déplacée) dans trois cas, et des dents isolées dans un autre. Le tableau ci-contre rassemble les principales observations. La colonne vertébrale était dérangée dans 4 cas, tantôt jusqu’a la 6e vertèbre dorsale et tantôt jusqu'à la première lombaire, ces dérangements coïncidant dans trois cas avec l'absence de la mâchoire inférieure. Les vertèbres cervicales inférieures toujours déplacées étaient généralement présentes, l'axis était présent dans 2 cas et l'atlas dans aucun. Il est vrai que l'état de conservation des os est très médiocre et qu'un cas ou deux d'atlas fragmentés ont pu échapper. Dans un cas, des débris de la face coexistaient avec le maxillaire inférieur. Du crâne n'a été retrouvé absolument aucun fragment, alors que dans les tombes intactes il était généralement disloqué, les morceaux maintenus en place par la terre se séparant au moindre contact. Ceci exclut pratiquement l'enlèvement des 7 crânes à une époque récente, qui aurait certainement abandonné quelques débris. Dans tous les cas il subsistait au-delà des épaules un espace vide largement suffisant pour la tête, au contraire de ce qui est observé dans les inhumations de décapités (ex. Semide) où les épaules touchent habituellement la paroi sans emplacement pour la tête. Dans plusieurs cas les débris osseux dérangés étaient étalés sur une surface sensiblement plane correspondant au niveau du squelette, généralement à 4 ou 5 centimètres au-dessus du fond de la fosse. Dans les autres ils étaient répartis à diverses hauteurs, mais n'approchaient de la limite de la charrue que dans le cas de la tombe 21 qui était assez superficielle. Ces constatations contrastent avec celles faites dans les tombes violées, où les os se trouvaient à tous les niveaux, et tout particulièrement vers le haut et même dans la terre végétale (ou, dans d'autres cas, en paquet au fond de la fosse).

On peut déduire de tous ces faits que les crânes ont été enlevés de ces 7 tombes après la pourriture des muscles et des ligaments (ce qui suppose un délai de l'ordre de 2 à 3 ans). L'absence de l'atlas est particulièrement significative, de même que la présence de la mâchoire inférieure : si celle-ci suppose la présence initiale de la tête et la décomposition des parties molles, celle-là laisse penser que cette décomposition n'était pas absolument complète. Il est vrai que l'atlas peut adhérer au crâne même des siècles après l'enterrement, et tomber en dehors de la fosse, mais pas dans tous les cas. D'ailleurs les clavicules manquent également dans plusieurs cas, ou sont inidentifiables. Il ne faut pas oublier que tous les os entraînés à la surface au cours du prélèvement du crâne ont été détruits par la charrue et les racines au cours des siècles.

Il reste à présumer la date de ces prélèvements. L'hypothèse a été émise, au cours même de la fouille, qu'il s'agissait de violations. Tout d'abord les violations récentes, dues à des mobiles mercantiles ou au goût de la collection, sont à écarter. En effet les squelettes 13 et 29 portaient chacun aux deux avant-bras de très jolis bracelets que des fouilleurs clandestins n'auraient sûrement pas laissés. Des vases (entiers dans la T. 29) accompagnaient 5 des 7 corps. Un couteau était dans la tombe 14. Les techniques des pillards nous sont bien connues, au point que nous pouvons identifier l'auteur de chaque fouille. L'un fouille absolument toute la fosse et emporte le moindre tesson ; c'est le collectionneur, il recolle les vases à la maison, les os sont abandonnés généralement en paquets ; l'autre au contraire ne prend que les vases entiers absolument intacts, et les objets métalliques ; il ne fouille pas la zone des jambes, c'est un marchand. Un autre encore fouille plusieurs fosses à la fois et mélange les os des tombes voisines. Mais aucun des trois (ni aucun autre actuellement) ne laisserait passer une paire de bracelets. De plus ils se guident à la sonde. Il est donc exclu qu'ils soient toujours tombés en premier lieu sur la tête. Or nous n'avons trouvé aucune tombe dérangée aux pieds et pas à la tête. Et la consistance de la terre est bien différente. L'examen des os des 8 tombes violées nous montre la présence de 5 crânes pour 9 squelettes. La proportion est du même ordre. Toutefois on ne peut écarter l'hypothèse d'un crâne emporté par le collectionneur dont les goûts morbides nous sont connus.

Il nous faut donc reporter la « violation » des 7 tombes où ne manque que la tête, à une époque où les bracelets n'avaient pas de valeur marchande. On se heurte alors à la difficulté du repérage (surtout dans un cimetière aussi dispersé), et d'autant plus qu'au Mont Troté la « terre noire » est fort peu abondante, limitée au fond des fosses, et qu'elle manque dans certaines, par exemple dans la tombe 21, qui en outre est peu profonde et échappe à la méthode de la sonde, chère à nos pillards. Les mêmes caractéristiques se retrouvent dans la T. 2 du l.d. l'Homme Mort. En dehors des tranchées systématiques (exclues pour un clandestin), la seule possibilité de repérage se rapporte à l'époque même de l'utilisation du cimetière. Raisonnablement nous ne pouvons situer l'enlèvement des crânes qu'à ce moment. Mais là encore, l'hypothèse du vol n'est pas satisfaisante. Tout d'abord les bracelets étaient parfaitement utilisables, et un détrousseur de cadavres, qui risque sa vie en général à cette époque, ne se limitera pas aux seules têtes. Celles-ci d'ailleurs n'ont d'intérêt que pour les tombes féminines, alors que deux de nos cas au moins paraissent avoir concerné des hommes (T. 14 avec couteau, T. 22 avec un carquois). De toute façon pourquoi enlever le crâne ? Ajoutons que la mandibule et les clavicules de la T. 29, déplacées mais présentes, ne portent aucune trace verte. Ou bien cette femme n'avait pas de torques (ce qui serait étonnant) ou bien celui-ci a été enlevé avant que son oxydation n'ait pu colorer notablement les os, donc peu d'années après l'enterrement.

Après maintes discussions, nous en sommes venus à l'idée d'une pratique « rituelle », terme évidemment fort peu précis, mais écartant absolument l'idée de vol. Le crâne, encore entier à cette époque, mais déjà séparé de la mandibule, a été prélevé volontairement pour une raison qui nous échappe, peut-être en guise de souvenir. Le torques a pu être repris à cette occasion ; on remarquera que les deux tombes où furent trouvés des axis sont les deux tombes de femmes. L'enlèvement du torques a pu détacher l'axis du crâne.

Cette pratique a sans doute été favorisée par l'utilisation de la dispersion des os dans un plan horizontal, sur la couche de terre (noire) infiltrée à travers les planches. Nous avons dans la T. 23 (complète) un indice d'un tel coffrage : le crâne et le vase qui est à côté portent la trace évidente d'un écrasement brutal effectué en biais, alors qu'il n'y avait pas de terre autour pour les maintenir.

Par ailleurs nous n'avons pu trouver jusqu'ici aucune corrélation avec d'autres pratiques. Il y a parmi nos tombes sans crânes des hommes et des femmes, des jeunes et des vieux, des inhumations superficielles et d'autres profondes, des tombes avec ou sans terre noire, avec ou sans offrande alimentaire ayant laissé des os, des orientations appartenant aux deux groupes principaux (plus un isolé). Même l'utilisation du coffrage n'est pas certaine (ni même probable) dans tous les cas, de beaucoup s'en faut. Et les mobiliers sont différents (parfois aucun : T. 21 seulement une offrande animale). Deux des fosses appartiennent à un alignement de 7 tombes, dont 2 autres avec tête, 2 superficielles et 1 violée.

Enfin on se perd en conjectures sur la raison d'un rite aussi bizarre. On peut supposer, sans aucun élément de preuve à l'appui, que cette cérémonie avait lieu soit à l'anniversaire du décès (comme nos messes d'anniversaire actuellement), soit à une grande fête, et peut-être même à une fête revenant tous les 3 ans selon le calendrier gaulois. La destination finale des crânes reste également mystérieuse. Nous n'avons en effet retrouvé nulle part de crâne surnuméraire. Il est vrai que la fouille est loin d'être terminée.

Les historiens rapportent l'habitude des Gaulois d'exposer les têtes de leurs ennemis (les Romains emmenaient le vaincu tout entier à leur triomphe), mais ici il ne s'agit plus d'ennemis. Toutefois on ne peut écarter totalement une certaine analogie : le crâne est toujours un rappel de la personne, et la piété filiale ordonnait peut-être de le conserver et de l'honorer.

L'équipe du Mont Troté souhaite recevoir à ce sujet les observations ou suggestions de nos collègues. Il nous paraît certain que des faits analogues ont souvent été désignés trop brièvement comme « violations anciennes ». Nous serions heureux d'entrer en correspondance avec les fouilleurs ayant fait la même constatation, ou avec les collègues intéressés par ce problème, en vue notamment d'un recensement des cas, qui fournira peut-être les corrélations recherchées.

Pour l'équipe de fouille du Mont Troté,

N° de la Tombe Atlas Axis Mandibule Clavicules Thorax Orientation de la T. Prof, en cm Alignement Sexe Offrande animale Terre noire Autre Mobilier Observations
Troté 13 Non Oui Oui Non 1 à 6 déplacés 69° 53 Oui F. Non Grise 1 fragment de pierre
?
2 bracelets 4 vases en place
1 anneau en fer
la mandibule à 0,20 m du fond
14 Non Non Non Oui déplac. bras déplacés Vert, omopl. en place 95° 70 Oui <:td> H. ? (couteau) Non Grise Couteau Traces de vase  
16 Non Non Non Non 1 à 8 déplacés 56° 45 Non   Oui Non Vase en place très abîmé
Clou à 0,10 m du fond
21 Non Non 3 dents isolées Oui 1 à 5 déplacés 55° 16 Non   Oui Non Néant (débris de fer) à moins d'un m de la T. 34
Sujet jeune ?
Trou de poteau au S.-O.
22 Non Non Non Non 1 à 12 et Ll déplacés
L2 à L4 décalés
67° 85 Non H. ? (carquois) Non Oui boucle de ceinture
1 ou 2 tessons (débris d'un carquois ?)
Coffrage très probable
25 Non Non Oui brisée + débris (face ou temporal ?) Oui En place 69° 50 Non   Non Non Vase presque entier Jeune ?
29 Non Oui Oui Oui déplacées En place 74° 60 Non F. Non Oui 2 bracelets
2 vases entiers Clou
Vieille ? Le corps est à 74°
La fosse à 71°
Homme mort n°2 Non Non Non Oui En place En place 128° 30 ? H. ? (allure bassin) Oui Non mais terre brune différent de la terre végétale Vase raboté par la charrue Autre nécropole Jeune ?


Fig. 1. Cimetière du Mont Troté, Manre (Ardennes)

Plans de tombes sans crânes : 1. Contour au niveau de la craie ; 2. Fond de la fosse ; 3. Limite de la zone perturbée ; 4. Clou ; 5. Dents ; 6. Débris de fer.

Fig. 2. Cimetière du Mont Troté, Manre (Ardennes)

Plans de tombes sans crânes 1. Contour au niveau de la craie ; 2. Fond de la fosse.

Fig. 3. Cimetière du Mont Troté, Manre (Ardennes)

Plans de tombes sans crânes

Fig. 4. Cimetière du Mont Troté, Manre (Ardennes).

La tombe 29, remarquer : la mâchoire (en haut à droite), les clavicules déplacées, les omoplates en place.


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